Irma Babineau, 77 ans, et Gilles Lefebvre, 78 ans, au moment de leurs retrouvailles en personne, au mois d’août dernier.

Un amour de jeunesse... 60 ans plus tard

CHRONIQUE / L’amour n’a pas d’âge. L’amour ne meurt jamais.
Irma Babineau, à l’âge de 17 ans.
Originaire de Saint-Prosper-de-Champlain, en Mauricie, Gilles Lefebvre a aussi environ 17 ans sur cette photo qui a été prise lors de ses études au collège de Saint-Louis-de-Kent, au Nouveau-Brunswick.

Peu importe sous quel angle on amorce ce récit, l’évidence saute aux yeux: le miracle de l’amour existe. En voici la preuve, comme un cadeau de Noël avant le temps.

«C’est fou! C’est merveilleux!»

Assis sur le bout de son fauteuil, Gilles Lefebvre, un résident de Sherbrooke, a toutes les raisons du monde de s’exclamer ainsi. Il a encore du mal à réaliser ce qui lui arrive.

L’homme de 78 ans vient de retrouver sa belle Irma, l’amour de ses 16 à 18 ans, celle dont il est tombé éperdument amoureux sans jamais lui avoir adressé la parole.

«Il y avait en nous un sentiment qui ne s’explique pas. Une certitude.»

Cette histoire d’amour impossible débute en 1955.

Gilles a 15 ans et quitte son village natal de Saint-Prosper-de-Champlain, en Mauricie, pour aller étudier au collège de Saint-Louis-de-Kent, une municipalité située entre Moncton et Bathurst, au Nouveau-Brunswick.

Ne souhaitant pas prendre la relève de son père agriculteur, l’aîné d’une famille de huit enfants s’était laissé convaincre de fréquenter cet établissement dirigé par les Salésiens de Don Bosco qui voyaient en lui un futur prêtre.

Le coup de foudre a frappé environ un an après son arrivée sur le territoire acadien.

C’était soir de cinéma au collège qui ouvrait ses portes à la population. Gilles distribuait les billets à l’entrée de la salle de projection lorsque son regard a croisé celui d’une demoiselle dans la file.

«Si vous aviez vu ses yeux bleus! La douceur de son sourire et la bonté sur son visage!»

Gilles a eu son nom par l’entremise d’un confrère de classe, Jean Guimond, cousin d’Irma Babineau. Elle habitait à proximité du collège et fréquentait le couvent d’à côté.

Sauf qu’à l’époque, les filles ne parlaient pas aux garçons, encore moins aux jeunes hommes pressentis pour la vie religieuse.

Gilles et Irma étaient néanmoins déjà amoureux l’un de l’autre.

Au cours des deux années suivantes, Jean le cousin est devenu le pigeon voyageur des tourtereaux qui s’écrivaient des mots doux.

Gilles peut bien dévoiler leur truc aujourd’hui. Les deux gars tiraient au poignet pour s’échanger les précieux bouts de papier remis par Irma. Les pères enseignants n’y voyaient que du feu.

Également chaque matin, entre 7 h et 7 h 05, pas une minute de plus, Gilles et Irma s’envoyaient la main à une centaine de mètres l’un de l’autre.

Aux aguets, Gilles se rendait à sa pratique de musique dans un bâtiment voisin du collège tandis qu’Irma se dirigeait lentement vers le couvent. Également à l’affût.

«On s’était synchronisés pour se croiser. Ce fut le seul contact visuel qui nous gardait unis. Ça me rendait heureux.»

Gilles est revenu en Mauricie en 1958, sans avoir pu saluer celle qui ignorait son départ. Jusqu’à la dernière seconde, Gilles a espéré la voir apparaître là où il la cherchait du regard, au pied de la statue Don Bosco, juste en face du collège.

Irma s’est mariée, est devenue une Richard, a eu quatre enfants et est demeurée toute sa vie à Saint-Louis-de-Kent avec son mari qui est décédé en janvier 2017.

Gilles a quant à lui poursuivi ses études aux États-Unis avant de s’établir dans la région de l’Estrie où il est devenu prêtre et enseignant.

Après cinq ans, l’homme a quitté la communauté salésienne pour la vie de couple avec Rita, une femme qu’il a aimée pendant trente ans, jusqu’au décès de celle-ci, en mars 2017.

C’est à la suggestion de sa sœur Monique que Gilles Lefebvre a commencé à écrire ses mémoires, plus tôt cette année.

Un chapitre a évidemment été consacré aux années de sa jeunesse, à Saint-Louis-de-Kent. Gilles me récite à voix haute les dernières lignes qui se lisent comme suit...

«Le plus beau cadeau a été d’y découvrir l’amour de ma vie. Elle s’appelle Irma Babineau. L’ombre au tableau aura été de ne pas avoir pu lui dire un dernier au revoir.»

Le 11 mai dernier, Gilles venait de mettre un point au bout de cette phrase lorsque le téléphone a sonné dans son appartement de Sherbrooke. C’était Jean-Marie Trépanier, son grand chum du collège avec qui il est demeuré en contact.

«Je pense que je sais où se trouve Irma Babineau. J’ai son numéro. Tu en feras ce que tu veux.»

Les deux hommes n’avaient jamais prononcé le nom de celle-ci en six décennies d’amitié.

«Tu es malade! C’est impossible!», lui a répondu Gilles, sous le choc.

Quelques heures plus tard, il laissait ce message dans la boîte vocale d’une femme résidant au Foyer Bois-Joli, au Nouveau-Brunswick.

«Bonsoir, c’est Gilles Lefebvre de Sherbrooke. Si vous êtes Irma Babineau que j’ai connue au collège, il y a 60 ans, je vous donne mon numéro de téléphone. Si vous n’êtes pas cette personne, excusez-moi de vous avoir dérangée.»

À 23 h 10, la sonnerie du téléphone l’a réveillé. Il était une heure plus tard dans les Maritimes.

«Bonsoir, c’est Irma. Je n’étais pas capable de dormir. Il fallait que je t’appelle. Je ne t’ai jamais oublié.»

C’était la première fois en soixante ans que les deux amoureux entendaient la voix l’un de l’autre. «J’ai toujours cru au miracle, mais là, je le vivais!»

Depuis cet instant de grâce, Gilles et Irma se parlent chaque jour via Internet.

Les yeux dans les yeux à travers l’écran d’ordinateur, ils se racontent leur vie et ont à nouveau 17 ans.

En août, le Sherbrookois s’est rendu à Saint-Louis-de-Kent pour retrouver celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer.

«On s’est regardés sans se parler pendant de longues minutes. Notre premier baiser a été d’une telle tendresse!»

En octobre, ce fut au tour d’Irma de venir lui rendre visite. «Les deux plus belles semaines de ma vie!»

Gilles est aux anges. L’amour vrai est éternel. Leur rêve d’habiter ensemble pourrait se concrétiser dès la venue du printemps.

D’ici là, cette chère Irma sera de retour auprès de lui ce jeudi. Elle arrive en train. Pour un mois. Juste à temps pour Noël.