Partis à vélo de Montréal, seize jeunes réfugiés-immigrants ont décidé d’affronter les aléas de l’hiver pour aller à la rencontre des jeunes. Ils ont prévu arriver ce jeudi à Québec.

S’intégrer en pédalant dans la gadoue

Franchir à vélo les quelque 250 kilomètres séparant Montréal de Québec, ce n’est déjà pas de tout repos en été.

Alors en plein mois de février, sur une route tapissée de couches de neige, de plaques de glace, de gadoue et de nids-de-poule?

Une belle folie constitue un atout non négligeable. Avoir du cœur au ventre aussi.

Vous les avez peut-être croisés le long du fleuve, en roulant dans le confort et la chaleur de votre véhicule. Eux, ils pédalaient un kilomètre à la fois, le sourire souvent fendu jusqu’aux oreilles et la guédille au nez.

Ils sont seize au total, des garçons et quelques filles de dix nationalités différentes. Nés au Burundi, en Côte d’Ivoire, au Bangladesh, en Colombie, au Népal, au Congo et ailleurs sur la planète où ce n’est pas toujours évident de grandir, ils s’appellent Teddy, Nour, Merveille, Ayub et autres prénoms qu’ils doivent souvent nous épeler.

Le casque par-dessus la tuque, les lunettes de ski alpin pour se protéger contre les éclaboussures de calcium et le cache-cou remonté sur le menton, ces jeunes cyclistes âgés de 12 à 21 ans s’étaient mentalement préparés à affronter les pires intempéries de l’hiver. Ils ont finalement eu droit à du beau gros soleil avant de se faire doucher par la pluie froide.

Leur feuille de route en matière de poudrerie et de verglas n’est pas très longue, mais ces immigrants-réfugiés sont la preuve qu’on peut savoir braver une tempête sans avoir vu neiger. Ils ont tout quitté pour changer de vie.

Ils habitent la ville de Québec et ont accepté de relever le défi «Challenge polaire» que leur a lancé Motivaction Jeunesse, un organisme qui utilise le sport comme outil d’intégration.

Parti samedi de Montréal, ce sympathique peloton est passé par Louiseville, Trois-Rivières et Sainte-Anne-de-la-Pérade avant de rentrer au bercail ce jeudi.

Chemin faisant, les participants se sont arrêtés dans quelques écoles, dont Chavigny. Ils y ont rencontré des élèves de 4e secondaire qui ont vite réalisé que cette randonnée de six jours à vélo de montagne symbolise le processus d’immigration que leurs visiteurs ont été appelés à traverser. Ici aussi, le parcours est long, jalonné d’étapes et parsemé d’embûches.

«Imaginez-vous parachutés dans un autre monde, arrivant dans un nouveau pays dont vous ne connaissez pas la langue, le climat ni personne. Vous vous sentiriez comment intérieurement?»

C’est la question sans détour que le directeur de Motivaction Jeunesse, Luc Richer, a posée aux élèves trifluviens qui ont écouté les participants du périple leur dire comment un premier «Bonjour» peut faire une différence.

Réfugié rohingya, Nour Mohammed a quitté la Birmanie avec sa mère et sa grande sœur alors que ses frères sont demeurés là-bas. Avec émotion, l’adolescent a raconté cette fois où, peu de temps après son arrivée au pays, il a senti que des enfants le dévisageaient alors qu’il s’amusait avec un ballon.

«J’aurais voulu leur demander pourquoi ils me regardaient bizarrement, mais je ne savais pas parler français...»

Inquiet, Nour est rentré chez lui, croyant que ces jeunes lui voulaient du mal. En réalité, ils étaient simplement curieux de le voir porter ses vêtements traditionnels.

«J’étais habillé différemment», a-t-il expliqué avant de mentionner que l’intégration se poursuit pour lui et sa famille. Ça se passe bien.

Nour ne le réalise peut-être pas encore, mais en racontant cette anecdote, il a permis à des gars et à des filles de son âge d’amorcer une réflexion sur l’ouverture, l’inclusion et le vivre-ensemble, des concepts abstraits lorsqu’on ne peut les associer à un visage aussi amical que le sien.

Teddy Segor Ingabire en est un autre exemple. Originaire du Burundi, il est arrivé avec sa famille il y a dix mois. Débarqués aux États-Unis, ils sont demeurés trois jours au poste frontalier du Canada. Teddy ne cache pas avoir été stressé en voyant ses parents en train de remplir une panoplie de formulaires ou être convoqués à une audience pour présenter leur demande d’asile. Leur avenir était en train de se jouer.

«Je priais tout le temps. À tout moment, on pouvait nous dire de retourner dans notre pays», a-t-il dit timidement devant l’assistance qui n’a pu s’empêcher de laisser tomber un «Oh!» empreint de solidarité face à cette confidence.

Ces derniers mois, il n’y a pas une journée où en revenant de ses cours de francisation, Teddy ne s’est pas arrêté à la boîte aux lettres.

Le hasard fait bien les choses. Le courrier tant attendu a été livré au moment où il s’apprêtait à enfourcher son vélo pour vivre cette aventure hivernale qui est sur le point de se terminer.

Les nouvelles sont bonnes. On peut lui souhaiter officiellement la bienvenue. Teddy a obtenu son statut de réfugié.