Le trombone de Laurent retentit à nouveau, pour le plus grand bonheur de son ami musicien, Martin Ringuette, et de ses parents, François Boucher et Solange Guimond.

Le trombone de Laurent

Martin Ringuette était nerveux le jour où il s’est présenté chez François Boucher et Solange Guimond. Il savait ce que sa présence pouvait signifier pour eux.

C’était il y a deux ans. Les trois ne s’étaient pas revus depuis les funérailles de Laurent, à l’automne 1999.

«Viens. Suis-moi dans mon bureau.»

Solange Guimond voulait d’abord lui montrer où le trombone avait passé toutes ces années. Il n’était pas rangé dans son étui, mais bien en évidence sur le classeur noir, entouré de livres. Reluisant, l’instrument n’avait jamais bougé de là.

La femme ne savait pas comment le faire sonner. Lorsqu’elle y touchait, c’était uniquement pour le débarrasser de la poussière. «Chaque fois, je me demandais comment Laurent faisait pour jouer avec ça.»

Solange sourit en évoquant le prénom de son fils.

Ce jour-là, dans la pièce chargée d’émotion, elle s’est tournée vers Martin en lui disant simplement: «Prends-le.»

Depuis le décès de Laurent, son trombone était demeuré silencieux. La coulisse avait besoin d’être astiquée et huilée. L’intérieur s’était oxydé, empêchant le son de sortir à sa juste valeur.

Solange savait tout ça, mais comme un parent impatient d’entendre le premier cri de son nouveau-né, elle avait besoin de savoir que l’instrument pouvait respirer une nouvelle fois.

«Peux-tu le faire jouer un peu?»

Martin a poussé deux ou trois notes.

Depuis, le trombone de Laurent vit sa deuxième vie.

Solange Guimond me pointe du regard une boîte en carton joliment décorée de papillons.

«Je ne l’ai jamais mise ailleurs. Laurent a toujours été avec nous, dans le salon.»

Y sont déposés sa dernière paire de lunettes, son portefeuille, sa médaille du Gouverneur général pour l’excellence de son parcours académique, des notes de cours, un article faisant l’éloge de son talent, etc. Ces objets ne le ramèneront pas, mais font du bien à ceux qui restent.

Laurent s’est enlevé la vie à l’âge de 23 ans. Le jeune homme originaire de Trois-Rivières étudiait en musique à l’Université McGill et ambitionnait de devenir chef d’orchestre. Personne n’aurait pu imaginer que celui qui vibrait au rythme des grandes symphonies s’enfonçait dans le désespoir.

Sa mort avait provoqué une onde de choc. «Comme un tsunami...», m’avait confié Solange Guimond que j’avais rencontrée dix ans plus tard, en 2009. Le Nouvelliste l’avait honorée pour son implication dans la mise en oeuvre de l’Accalmie, une maison d’hébergement pour personnes suicidaires.

Laurent aurait 42 ans aujourd’hui. Il avait une douzaine d’années au moment de joindre les cadets et de découvrir le trombone, au sein de l’harmonie. Très tôt, le garçon s’est distingué des autres. Naturellement doué, il remportait tous les concours. Lui et son trombone ne faisaient qu’un.

«Les trombonistes vont te dire que c’est l’instrument qui se rapproche le plus de la voix humaine.»

François Boucher enlève les mots de la bouche à Martin Ringuette qui vient de se joindre à nous dans le salon où son regard croise une photo de son ami d’enfance.

«Laurent a toujours eu une fascination pour le chant et dans le trombone, il trouvait une façon de chanter.»

Martin Ringuette a également fait partie des cadets. C’est ici qu’il a fait connaissance avec Laurent et, comme lui, s’est initié au trombone pour ne plus s’en séparer.

Aujourd’hui établi à Sherbrooke et père de trois enfants, l’homme de 40 ans est devenu un tromboniste professionnel qui enseigne aux niveaux collégial et universitaire en plus de se produire dans plusieurs ensembles.

De deux ans son aîné, Laurent était son idole.

«Il jouait super bien et connaissait beaucoup de choses. Je voulais être aussi bon que lui. Éventuellement, on est devenus des amis.»

Deux chums inséparables qui ont passé les week-ends de leur adolescence à accorder leur passion commune et qui rêvaient de faire carrière en musique. Martin s’est dirigé vers l’Université de Montréal tandis que Laurent était à McGill.

«On se voyait de temps à autre. Je me souviens que dans son appartement, Laurent avait des tablettes remplies de CD. Il pouvait avoir cinq versions d’une même symphonie. J’avais trouvé l’idée super bonne et je m’étais mis à ramasser des disques, moi aussi.»

Martin a hérité de la plupart des partitions de musique de Laurent dont le souvenir ne l’a jamais quitté.

Il y a deux ans, après avoir longuement hésité par crainte de s’imposer, Martin s’est finalement permis d’écrire à Roxanne, la soeur de son ami disparu.

«Si jamais tes parents décidaient de se départir du trombone de Laurent, je serais heureux de pouvoir le faire revivre.»

Solange Guimond et François Boucher n’avaient jamais eu l’intention de se défaire de l’instrument de leur vivant, mais sachant que leur fille allait en hériter un jour, ils ont convenu que c’est à elle que revenait la décision de donner suite ou non à cette proposition faite en tout respect.

Roxanne n’a pas hésité et ses parents l’ont appuyée.

Le trombone de Laurent continue d’appartenir à sa famille, mais il résonne maintenant grâce à celui qui en prend un soin jaloux.

«Tu l’as réanimé!», se réjouit Solange en écoutant Martin Ringuette raconter comment il a dû s’y prendre pour nettoyer l’instrument et lui redonner son éclat et son timbre d’origine.

«Une fois qu’il s’est remis à jouer, il n’y avait pas mieux que ça. C’est tellement un bon instrument!»

Et une belle histoire.

Le trombone, un Bach Stradivarius dont Laurent avait commandé chacune des pièces, ne le quitte plus depuis deux ans.

«Ce n’est pas un instrument comme les autres. Je suis tellement heureux de pouvoir l’apporter avec moi dans les salles de concert.»

Comme ce jour où Martin s’est retrouvé sur la scène de la Maison symphonique de Montréal avec le trombone de Laurent, lui qui, étudiant, aimait tant aller voir et entendre l’Orchestre symphonique de Montréal.

«J’étais tellement fier pour nous deux!»

Solange Guimond et François Boucher n’oublieront jamais quant à eux la toute première fois où le trombone de leur fils s’est remis à jouer avec la complicité de Martin.

C’était à l’occasion d’un spectacle des professeurs de musique du Cégep de Trois-Rivières. Le couple était présent dans la salle, aussi ému que le tromboniste qui s’est avancé pour un solo.

Ce soir-là, l’ami de Laurent a choisi d’interpréter une superbe pièce, très mélodique, intitulée «Vox Gabrieli», qui veut dire la voix de l’ange.