Isabelle Légaré
Ce dimanche, jour de la fête des Mères, Josée Giguère ira se recueillir devant la statue de la Vierge, dans le jardin du CHSLD Laflèche où sa mère, Yvette Boisvert, est récemment décédée. Cette statue appartenait à la femme de 92 ans, victime de la COVID-19.
Ce dimanche, jour de la fête des Mères, Josée Giguère ira se recueillir devant la statue de la Vierge, dans le jardin du CHSLD Laflèche où sa mère, Yvette Boisvert, est récemment décédée. Cette statue appartenait à la femme de 92 ans, victime de la COVID-19.

Le souvenir réconfortant d’une mère

CHRONIQUE / Pour la fête des Mères de l’an dernier, plusieurs membres de la famille d’Yvette Boisvert s’étaient réunis dans une salle du centre hébergement où la femme résidait depuis deux ans et demi. Enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants avaient mangé du gâteau en compagnie de celle que tout le monde appelait «maman d’amour».

Ce dimanche, Josée Giguère retournera à ce CHSLD, mais n’y entrera pas. Elle se rendra plutôt dans le jardin situé à l’arrière de l’établissement. S’y trouve une statue de la Vierge devant laquelle la fille d’Yvette ira se recueillir à défaut de pouvoir le faire au cimetière.

L’inhumation des cendres de sa mère aura lieu «à une date ultérieure en raison de la situation actuelle»...

C’est la précision qu’on peut lire en conclusion de nombreux avis de décès publiés en cette période de pandémie, de rassemblements interdits et de distanciation sociale.

Les funérailles d’Yvette sont aussi retardées, laissant ses proches confinés avec leur peine qui ne peut pas être repoussée à plus tard.

Une récente photo du collègue Sylvain Mayer valait tristement mille mots. Elle montrait deux femmes devant une fenêtre avec vue sur leur mère qu’on savait mourante en lisant le texte du journaliste Gabriel Delisle.

Cette image forte illustrait ce que trop de familles ont vécu ces dernières semaines, soit la perte d’un être cher sans pouvoir lui tenir la main et l’embrasser une dernière fois.

Josée Giguère était sur cette photo avec l’une de ses sœurs. Les deux femmes et d’autres membres de cette famille nombreuse se sont relayés à la fenêtre. Josée a pu dire quelques mots à sa mère par l’entremise d’une infirmière qui tenait un téléphone cellulaire près de l’oreille de celle-ci.

«C’était dur de la laisser... Ma mère n’avait pas beaucoup de réactions, mais elle savait que j’étais là.»

Yvette Boisvert est décédée le lendemain, 8 avril. Atteinte de la COVID-19, la dame de 92 ans résidait au CHSLD Laflèche, à Shawinigan, où plusieurs cas de contagion et des décès ont été constatés.

Josée connaissait la plupart des hommes et des femmes emportés par le coronavirus. Ces derniers samedis, elle a reconnu des visages en consultant les avis de décès publiés dans Le Nouvelliste.

L’un était le voisin d’étage de sa mère, l’une était sa colocataire de chambre, une autre prenait place à la même table, dans la salle à manger... C’était avant la pandémie.

Josée aimait saluer ces gens qu’elle voyait plus souvent que ses oncles et ses tantes, des personnes qui lui rendaient son sourire lorsqu’elle venait visiter sa mère.

Yvette Boisvert a longtemps habité à deux pas de l’église de Sainte-Flore. Elle n’avait qu’à traverser la rue pour aller chanter avec la chorale. Son logement était annexé au salon de coiffure de Josée qui pouvait compter sur sa mère pour laver et plier les serviettes.

«Lorsqu’elle faisait des galettes, ça sentait jusque sur mon bord!», raconte la benjamine inspirée par le courage de celle qui est devenue veuve à la mi-cinquantaine. Les cinq plus jeunes de ses neuf enfants habitaient toujours à la maison.

«Sa vie, c’était sa famille», résume Josée qui a récemment trouvé une lettre composée par sa mère, un texte qui commençait par cette réflexion… «Ne jamais abandonner, même devant les difficultés.»

Reconnue pour sa bonne humeur, Yvette était une femme appréciée par les autres résidents et le personnel du CHSLD. Elle ne manquait pas de compagnie. Ses enfants avaient établi un horaire, de sorte que la dame nonagénaire passait rarement une journée sans voir arriver l’un d’eux.

Cette photo de Josée Giguère avec sa mère, Yvette Boisvert, a été prise peu de temps avant la pandémie.

Quand ce n’était pas l’une qui venait l’aider à se laver, c’était l’autre qui l’assistait à l’heure des repas, au moment d’aller au lit et ainsi de suite.

«On y allait chacun notre tour et pas juste une demi-heure. On faisait tous ses soins.»

Comme lui bichonner les pieds, lui apporter de la compote de pommes ou s’étendre à ses côtés au moment de la sieste de l’après-midi...

«On s’est gâtés. Notre mère nous a tellement donné.»

Séparé par la pandémie, son clan reste uni dans ce deuil bien présent.

Dans l’attente de pouvoir honorer la mémoire de cette femme tant aimée, ses proches s’appellent, s’écrivent et se répètent des paroles de confiance. Ils ont de qui tenir.

La semaine dernière, Josée et l’une de ses sœurs se sont rendues au CHSLD où on leur a remis, dans une boîte et à l’extérieur de l’établissement, les effets personnels de leur mère.

Josée a pu apercevoir Jean-Guy au loin, un résident qui avait probablement eu la permission de sortir pour aller fumer.

La fille d’Yvette a crié son prénom, mais l’homme n’a pas immédiatement reconnu celle qui portait un masque.

«Allo mon Jean-Guy!», s’est reprise Josée à qui l’homme s’est empressé d’envoyer la main.

«Moi aussi j’étais contente! Je vais retourner le voir. Je me suis attachée à ces gens.»

Ainsi qu’à la statue de la Vierge, dans la cour du CHSLD.

Cette sculpture appartenait à sa mère. Lorsqu’elle est déménagée au centre d’hébergement, Josée s’est assurée que la statue puisse l’accompagner.

On lui a trouvé une place dans le jardin de la résidence. Une plaquette indique qu’il s’agit du don de Madame Yvette Boisvert.

«Je vais pouvoir aller m’y recueillir. J’ai besoin de cela...»

Tout comme de la veste de laine que Josée a retrouvée dans la boîte rapportée du CHSLD. Elle aurait préféré ne pas avoir à la laver pour humer encore un peu le doux parfum de sa mère, mais virus oblige, le vêtement s’est retrouvé dans la lessive, avec la couverture de cette chère Yvette.

Aujourd’hui, c’est au tour de sa fille de s’envelopper dans ces étoffes chaudes et réconfortantes.