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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Jonathan Archambault-Ayotte habite à Cochrane, près de Calgary. Cette photo de famille avec son épouse Natasha et leur fils Lochlan a été prise en mars dernier, au lac Louise, également en Alberta.
Jonathan Archambault-Ayotte habite à Cochrane, près de Calgary. Cette photo de famille avec son épouse Natasha et leur fils Lochlan a été prise en mars dernier, au lac Louise, également en Alberta.

Le poids de l’uniforme

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CHRONIQUE / Jonathan Archambault-Ayotte ne sort pas de chez lui, ou si peu. Il a tenté d’aller au supermarché il y a quelques semaines, mais une fois arrivé dans le stationnement, l’homme de 34 ans a été incapable de sortir de sa voiture. «J’ai abaissé mon siège, ma femme est allée faire l’épicerie et je suis resté dans l’auto.»

Ce n’était pas la première fois que son corps et son cerveau se mettaient ainsi en état d’alerte.

Conduire en ville déclenche aussi cette hypervigilance.

Jonathan s’efforce néanmoins d’aller dans la circulation. Ça fait partie de sa thérapie même si la route empruntée le pousse dans ses derniers retranchements.

«Je deviens extrêmement anxieux, fâché, irrité... Si je vois un véhicule qui, selon moi, me suit, je vais utiliser des manœuvres d’évasion qu’on nous enseigne au niveau militaire. Si je vois un policier derrière moi, j’ai l’impression qu’il me suit. Je sais que c’est de la paranoïa, qu’il fait juste sa job, il conduit, mais...»

C’est plus fort que lui. Le gars est constamment sur ses gardes.

À son corps défendant, Jonathan est atteint d’une blessure invisible qui le fait souffrir intérieurement, contre laquelle il ne s’était pas prémuni pendant qu’il assurait la protection des autres. Le syndrome de stress post-traumatique.

Sachant qu’il n’est pas seul à vivre avec cette maladie mentale, l’ancien militaire et policier demande aujourd’hui à prendre la parole.

«Si je peux sauver une personne, j’ai gagné.»

Originaire de Trois-Rivières, Jonathan avait 19 ans lorsqu’il a joint les Forces armées canadiennes et quitté définitivement la Mauricie, notamment pour aller s’installer à Ottawa.

«J’ai servi notre pays pendant onze ans et demi, dont cinq ans au sein des forces spéciales antiterroristes.»

Jonathan a intégré ce groupe en 2012, sous les conseils d’un lieutenant-colonel. Le soldat avait de l’énergie à revendre. Une qualité recherchée.

Le jeune homme savait cependant peu de choses sur ce nouveau défi qui l’attendait, sinon qu’il devait toujours avoir ceci en tête...

«La mission, l’unité et les membres. Dans cet ordre», énumère celui dont le rythme de vie est passé à la vitesse grand V.

«J’avais l’impression de rouler à 200 kilomètres à l’heure, ce qui est bien puisque je dormais seulement quatre heures par nuit.»

En 2015, l’officier de la logistique est parti pour l’Irak. Pendant six semaines, il a participé à la mise sur pied d’un camp militaire à proximité de la ville d’Erbil.

«Il y avait beaucoup de tension, c’était la guerre, mais le stress que tu as là-bas, c’est tout ce que tu as. Tu n’as pas à penser à payer tes factures à la maison et à préparer les repas pour la famille. Ton seul stress est de rester en sécurité.»

L’homme se montre peu bavard sur son parcours militaire, sinon pour dire que les soldats sont entraînés à braver le danger, à côtoyer la mort et à mettre leurs émotions de côté.

«Lorsque survient un traumatisme, la première chose qu’on fait est de l’enterrer profondément dans notre cerveau pour ne pas s’en rappeler», explique Jonathan qui avoue avoir été durement affecté par le décès par suicide de précieux collègues.

À son retour au pays, Jonathan a décidé de quitter l’armée afin de s’engager au sein de la communauté. Il souhaitait être plus près des gens, sur le terrain.

En 2016, l’ancien militaire a intégré le service de police de Calgary où il a été patrouilleur pendant environ quatre ans.

Là encore, le jeune homme a été exposé aux risques d’un métier parmi les plus dangereux.

Comme l’ancien militaire, le policier a travaillé sous pression, a été témoin de scènes traumatisantes qu’il a de nouveau enfouies en lui jusqu’au jour où des images et les émotions sont remontées à la surface.

Deux mois après la naissance de son fils, Jonathan se trouvait en Floride, à faire du kayak de mer parmi les dauphins lorsque, soudainement, il n’a plus été capable de pagayer, de parler et de respirer.

Ce fut la première crise. Il y en a eu d’autres. Jonathan a consulté. Il présentait les symptômes d’un état de stress post-traumatique.

Le policier est en arrêt maladie. La thérapie est au coeur de son rétablissement qui se poursuit. À son rythme.

Avant, Jonathan avait l’habitude de s’entraîner six jours sur sept. Pendant qu’il s’attardait à sa condition physique, sa santé mentale a décliné.

Pour le moment, le père d’un bambin de 3 ans s’exerce à sortir de chez lui, à aller vers les autres, à faire confiance

Pas toujours évident. Jonathan se fait souvent discret en portant une casquette et des lunettes fumées, même pour une petite promenade dans le quartier. Comme ça, personne ne le voit ou, du moins, ne lui porte attention.

«L’hypervigilance est encore bien présente, admet le Trifluvien d’origine en cassant légèrement son français.

Depuis plus de quinze ans, Jonathan Archambault-Ayotte vit et travaille uniquement en anglais, ou presque. C’est également dans cette langue qu’il vient de publier un livre intitulé «Operation: Wired Differently (Understanding humans who run toward danger… and the trauma in their wake…)»

Jonathan a tenu à écrire son histoire pour les mêmes raisons qu’il a proposé cette entrevue. Provoquer des discussions sur les maladies mentales et lutter contre la stigmatisation entourant les personnes qui souffrent, comme lui, en silence.

L’ex-militaire et policier souhaite porter secours sans devoir, cette fois-ci, enfiler l’uniforme qui symbolise un rôle qui pèse lourd sur ses épaules.

Il a bon espoir d’y arriver.

«Je veux encore servir.»

Jonathan entend le faire comme il l’a toujours fait, avec honneur.