Enseignant à l’école secondaire Val-Mauricie, Ricky Deslauriers se fait une fierté de partager sa recette de sauce à spaghetti avec ses élèves.

La sauce à spaghetti de Monsieur Ricky

«Tout le monde a son filet sur la tête? Parfait. Lavez-vous les mains et approchez-vous du comptoir.»

Un chef dévoile rarement ses secrets de cuisine, mais Ricky Deslauriers est un prof de maths au secondaire. Ça fait partie de sa tâche de donner des trucs. Il y a l’indispensable règle de trois... et la précieuse recette de sa mère.

Huguette est décédée depuis quelques années, mais sa fameuse sauce à spaghetti lui survit. Depuis septembre, les élèves de son fils apprennent à être autonomes en faisant des choix judicieux, en respectant les mesures, en évitant de sauter les étapes, en faisant attention de ne pas se brûler, en acceptant de se tromper et parfois, de tout recommencer. La prochaine batch sera la bonne.

C’est plein de sens quand on y pense. Devenir un adulte, c’est savoir réunir les bons ingrédients, c’est oser et doser les assaisonnements jusqu’à ce que la sauce soit juste assez épicée, mais pas trop.

Ricky est passé par là. Avant de quitter son La Tuque natal afin de poursuivre ses études postsecondaires plus au sud de la rivière Saint-Maurice, sa mère ne le sait peut-être pas, mais elle lui a transmis deux ou trois principes de vie à travers ses astuces culinaires.

Les mains propres, le groupe se met à la tâche. Certains adolescents n’avaient jamais manipulé un couteau de cuisine avant que Monsieur Ricky leur demande de couper en dés les dix-huit piments prévus pour 18 livres de boeuf haché mi-maigre. «Maigre, c’est trop sec. Ça prend un p’tit peu de gras!»

Ses élèves ont de 16 à 18 ans. Les cours magistraux, ce n’est pas fait pour eux. Ils ont besoin d’être partie prenante dans une classe. Leur demander de rester attentifs pendant que l’enseignant se démène pour expliquer sa matière devant tout le groupe, il faut oublier ça.

Les filles, mais surtout ces garçons, n’ont pas tous échoué une année scolaire et ne sont pas tous à risque d’abandonner l’école avant d’avoir obtenu leur diplôme, mais on s’entend pour dire que leur parcours scolaire ne coule pas de source. Aux difficultés d’apprentissage peuvent s’ajouter des problèmes personnels, familiaux et, la plupart du temps, des troubles de comportement. Ça vient généralement en kit ces affaires-là, dans l’ordre ou dans le désordre.

«Je m’adonne bien avec eux. Je ne sais pas pourquoi... Une question d’affinité, je suppose. Quand tu sais comment t’y prendre avec ces jeunes, ça va tout seul.»

Son groupe est composé d’une quinzaine d’élèves de 2e à 4e secondaire. Ricky Deslauriers ne donne pas de cours à proprement parler. Il répond aux questions. Dans une classe régulière, ces ados seraient en retard sur les autres, mais ici, ils évoluent à leur rythme tout en suivant un échéancier qui les empêche de procrastiner. À l’occasion, le prof leur permet de travailler en écoutant leur musique préférée dans les écouteurs, pourvu que ça les aide à se concentrer. 

Le programme s’appelle pré-DEP parce qu’on les prépare à cheminer vers le diplôme d’études professionnelles. Ces élèves ont peut-être mis une croix sur le cégep et l’université, mais pas sur un métier qu’ils vont aimer. 

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Le prof de maths a hésité la première fois que le directeur de l’école lui a proposé de s’occuper du volet entrepreneurial. «Vendre du chocolat et des suçons, ça a déjà été fait», se disait-il sans grand enthousiasme... jusqu’à ce qu’on l’invite à mettre les pieds dans le nouveau local de cuisine de l’établissement. 

Parenthèse. Ricky Deslauriers a toujours aimé faire la popote, même que sa réputation de cuistot le précède dans la salle des profs de l’école secondaire Val-Mauricie où il a le don de titiller les papilles gustatives en parlant de son magret de canard aux pacanes et à l’érable cuisiné la veille. Parfois, il apporte des restes. «Tiens, tu goûteras à ça et tu m’en redonneras des nouvelles.» Fin de la parenthèse. 

Ce qui devait arriver arriva. Inspiré par la cuisine moderne et équipée qu’il avait devant lui, Monsieur Ricky a fait ni une ni deux. Entre deux modules de mathématiques à compléter, sa gang apprendrait à se connaître et à passer à l’action en brassant de la sauce à spaghetti de temps en temps. Ça risque de coller sinon. 

Chaque semaine, ses élèves établissent un budget, épluchent les circulaires pour trouver les meilleures aubaines, font les achats, coupent des tonnes de légumes et découvrent le plaisir de se débrouiller avec quelques conserves de tomates et un peu de Tabasco. 

La maintenant célèbre «Sauce à Ricky» se vend comme des petits pains chauds. Les soixante premiers pots Masson se sont liquidés en une demi-heure parmi le personnel de l’école qui multiplie les commandes de plus belle. Y goûter, c’est l’adopter. C’est vrai aussi qu’à 5 $ le pot de 500 ml, c’est donné.

«C’est la folie furieuse!», n’en revient pas le prof de mathématiques qui n’a pas encore eu le temps d’enseigner des stratégies de vente et marketing à ses élèves. Pas besoin. La demande dépasse l’offre. 

Mais ce dont le prof est le plus fier, c’est de voir avec quelle application ses sous-chefs s’attellent à la tâche. La bonne humeur règne, même quand vient le temps de faire la vaisselle. 

«Mes élèves sont super fins! Sérieusement, je croyais avoir plus de misère. La cuisine est grande, mais chaque fois que je lève la tête, tout le monde est à son affaire. Ça roule!