Joliane Plante, 20 ans, habite gratuitement dans une résidence pour aînés en échange d’heures de bénévolat. Parmi ses voisines en train de socialiser au jeu de Skip-Bo, on retrouve Jacqueline Proulx, Anna Soto Fernandez, Gisèle Frenette Pellerin et Françoise Provost Tourigny.

Joliane et ses colocs

CHRONIQUE / «On nous a déjà amené un chien et un chat, mais moi, je préfère avoir une étudiante comme Joliane!»

Elle est drôle, Madame Gagnon. Marie-Ange de son prénom. C’est l’heure de la partie de cartes du jeudi soir avec ses compagnes habituelles, Pauline et les deux Thérèse assises l’une en face de l’autre. Elles font équipe. À l’étage au-dessus, Françoise, Jacqueline, Anna et Gisèle sont tout aussi concentrées à marquer des points. Il n’y a pas à dire, le 500 est populaire entre les murs de cette résidence pour aînés.

Une nouvelle voisine a récemment fait son entrée. Ici, on l’appelle «la p’tite» et on lui pardonne son manque d’expérience autour de la table. Il faut encore lui expliquer les règles du jeu, mais ça s’en vient. «Elle commence à être bonne!», la félicitent les gentilles dames. 

Joliane Plante a 20 ans. Elle habite dans cet immeuble, entourée de personnes dont la moyenne d’âge est de 82 ans. La jeune femme est l’heureuse élue d’un projet de cohabitation intergénérationnelle qui, jusqu’à preuve du contraire, n’existe nulle part ailleurs au Québec.

L’offre de la résidence Les Marronniers, à Trois-Rivières, n’est pas passée inaperçue à l’automne dernier, particulièrement sur les réseaux sociaux où l’attention de Joliane a également été attirée par ceci: loyer gratuit en échange de 40 heures de bénévolat par mois. Critère numéro un: démontrer de l’intérêt envers les aînés en s’intégrant à leur quotidien.

«J’aime les personnes âgées!», m’annonce-t-elle tout de go en sachant pertinemment que ma première question sera «Pourquoi?»

Je peux comprendre l’économie réalisée. Son 3 pièces et demie est chauffé, éclairé, avec le câble et le téléphone compris. Le wi-fi est gratuit dans les aires communes. Ses repas sont également inclus, à condition de se présenter en même temps que les autres dans la salle à manger. Mais quand même. Elle a seulement 20 ans et ses 115 colocs, de 67 à 97 ans. Gros party. Elle rit.

La directrice de l’endroit s’est inspirée d’une initiative aux Pays-Bas pour mettre son projet de l’avant. Nancy Comtois avait déjà une bonne idée des effets bénéfiques d’une approche qui a fait ses preuves.

Depuis quelques années, les élèves de l’école primaire du secteur rendent visite aux résidents des Marronniers. Des liens ont été tissés entre ces derniers et les enfants. La gestionnaire a eu envie d’aller un peu plus loin en ouvrant ses portes à deux étudiants prêts à vivre en permanence en compagnie d’hommes et de femmes qui ont quatre fois leur âge.

À sa grande surprise, son offre a été partagée plusieurs milliers de fois sur Facebook. Une vingtaine de candidatures ont été retenues pour passer à l’étape des entrevues. Joliane Plante, une étudiante en psychoéducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières, a été choisie. Une autre jeune femme aussi, mais elle a récemment dû quitter pour des raisons de santé.

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C’est à l’adolescence que Joliane a connu son premier coup de coeur pour les gens âgés. Originaire de Sainte-Ursule, elle servait du café dans une tabagie de Louiseville qui a ses habitués à la jeunesse lointaine.

«Je les aime pour leur vécu et leur sagesse. C’est très enrichissant de les côtoyer. Ils sont drôles et attachants.»

Le cellulaire dans la poche arrière de son jeans, Joliane boude l’ascenseur et grimpe les marches des quatre étages deux par deux. Elle étudie à temps plein, travaille dans un resto à temps partiel, joue au dek hockey, suit des cours de chant...

Malgré un agenda très chargé, cette fille active trouve toujours du temps pour ses vieilles amies qui, l’autre soir, l’attendaient pour leur traditionnelle partie de cartes.

«C’est merveilleux d’avoir une jeune parmi nous. Ça nous rajeunit! Ça nous empêche de penser.»

De penser à quoi Madame Gagnon? «Au passé, au temps qui reste et à la mort.»

Joliane m’a laissé poser cette question. Elle connaissait sans doute déjà un peu la réponse de Marie-Ange qui se trompe parfois en la rebaptisant Josiane. C’est vrai que les deux prénoms se ressemblent.

L’étudiante essaie de passer une dizaine d’heures par semaine auprès des résidents. Elle improvise selon les besoins et les humeurs de chacun.

Son rôle consiste à briser l’isolement, à changer le mal de place, à dynamiser la place. Ça peut prendre la forme d’un petit déjeuner partagé avec une personne en perte cognitive, d’un coup de main à une voisine qui a un problème avec l’imprimante de son ordinateur, d’un coucou à la porte du monsieur en fauteuil roulant et d’une chanson avec la dame qui, après dîner, aime s’installer au piano, dans l’entrée de l’immeuble.

«Ça ressemble à un hôtel!», fait remarquer Joliane, impressionnée.

Il y a un cahier de vieilles chansons sur le piano. La bénévole connaissait déjà le «Petit voilier» et a trouvé «Le rêve passe» sur Internet. En plus de chanter, elle sait gratter la guitare.

Non, la jeune femme de 20 ans n’est pas tenue de respecter un couvre-feu. Oui, elle a le droit d’inviter des amis de son âge à venir prendre tranquillement une bière et, s’il y a lieu, d’en garder un ou une à dormir. C’est son chez-soi après tout.

«Il n’y a pas de restriction, mais bien entendu, je ne ferai pas de party ici. On vit dans le respect et dans le calme.»

Joliane Plante ne se voit pas ailleurs que parmi toutes ces personnes âgées qui l’ont accueillie à bras ouverts.

«Ça paraît qu’elle nous aime», confirme Madame Gagnon qui peut en dire autant envers la «p’tite».

Et quand on aime, on a toujours vingt ans.