Actualités

Le maire qui marche sa ville

Personne ne lui a mis de la pression pour perdre du poids. Alexandre Cusson connaissait la réponse à sa propre question. «Si je ne fais pas attention à moi, qui le fera?»

C’était il y a presque un an, le premier samedi de février. Il s’est acheté un pèse-personne, est retourné chez lui, a mis ses bottes, a enfilé une tuque jusqu’aux oreilles et est parti à pied dans les rues de Drummondville. Du point A au point B, de long en large.

La vie

La princesse à roulettes

Tout se passait bien jusqu’à ce que tout se mette à mal aller.

C’était le 2 janvier dernier, en après-midi. La période des Fêtes tirant à sa fin, Marilyne Larocque et Amy ont décidé de s’offrir un dernier cadeau avant de replonger dans la routine. Elles ont opté pour une rarissime sortie entre filles.

Isabelle Légaré

Le plan de vol de Tommy Grenier

Dans la catégorie «Il faut toujours s’accrocher à son rêve», Tommy Grenier vient de prendre une sérieuse avance. Les deux pieds dans la tour de contrôle de l’aéroport Jean Lesage, à Québec, il y touche presque. La tête dans les nuages, le gars s’apprête à voler de ses propres ailes.

«Je ne veux pas avoir de regrets plus tard, me dire que je n’aurais pas dû abandonner.»

Isabelle Légaré

Noël sans Mélissa

Deux citrouilles d’Halloween sont toujours sur la galerie de la maison de briques rouges. Défraîchies et recouvertes de neige, ces grosses têtes orange surplombent des jardinières dégarnies et oubliées sur le balcon. Un chat gris et blanc regarde par la fenêtre. Il surveille. Il attend.

«Je ne suis pas capable de les enlever. J’ai essayé, mais non... C’est plus symbolique qu’autre chose. On les a décorées ensemble.»

François Venne n’a pas retiré les citrouilles, pas plus qu’il a accroché des lumières scintillantes sur la façade de sa demeure ancestrale, en plein cœur de la municipalité de Yamachiche.

Lui et Mélissa s’étaient promis d’en mettre plein la vue pour ce premier Noël dans leur maison acquise en août dernier, sauf que le temps est suspendu depuis le 2 novembre, nuit de la disparition de la femme de 34 ans, mère de deux enfants.

Cette période ne peut pas rimer avec réjouissances quand la photo de ta blonde est placardée un peu partout, sur la porte des dépanneurs et postes d’essence. L’enquête de la Sûreté du Québec se poursuit, la vie continue, la neige a neigé, mais Mélissa n’est toujours pas là.

«Il y a quelques semaines, je voyais arriver les Fêtes comme un gros bloc de ciment. Je ne voulais pas rentrer dedans, mais veux, veux pas, le bloc est là.»

François Venne a des amis à qui il partage parfois ses angoisses. Il lui arrive aussi de faire appel aux intervenants du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels dont certains travaillent dans les quartiers de la SQ. L’appel dure le temps qu’il a à durer. Pour l’aider à surmonter ses appréhensions à l’approche de Noël, on lui a conseillé de prendre une journée à la fois.

«Commence par le 23 décembre, ensuite passe au 24, puis au 25...»  

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Représentant pour une entreprise qui se spécialise dans les produits de nettoyage, François Venne a repris le travail il y a quelques semaines pour justement s’occuper l’esprit, arrêter de tourner en rond et de se morfondre.

«J’essaie de me refaire une vie, mais je ne sais pas à quoi je dois réagir. Ce n’est pas une séparation. Ce n’est pas un deuil», dit-il alors que s’empile sur la table de la cuisine le courrier adressé à Mélissa.

Retrouver un semblant de routine le réconforte dans les circonstances. Les collègues et clients se montrent compréhensifs. Tout le monde est au courant de ce qu’il vit. Certains abordent la question, d’autres hésitent, mais François Venne se dit bien entouré. Même des voisins qu’il connaissait peu lui répètent qu’ils sont de tout cœur avec lui.

«Tu peux m’appeler jour et nuit», lui a dit un monsieur en lui remettant son numéro de cellulaire. «Je prie pour vous», lui a mentionné une dame en allumant un lampion. «Tenez, je vous ai préparé un potage», s’est présentée une autre à sa porte.

Père de deux grands enfants, l’homme de 53 ans est aussi grand-père de quatre petites-filles qu’il n’a pas beaucoup vues depuis que sa vie n’est plus comme avant. Deux d’entre elles lui ont dessiné des cœurs en prenant soin d’y ajouter des mots d’encouragement.

François Venne sourit pour la première fois en parlant des «p’tites». 

Sa famille l’aurait excusé de ne pas avoir envie de faire un échange de cadeaux cette année. L’homme tient néanmoins à préserver cette tradition même si la seule chose que lui et ses proches souhaitent recevoir, c’est un minimum d’explications leur permettant de savoir ce qu’il est advenu de Mélissa.

Vendredi soir, François Venne devait se rendre dans les commerces envahis à quelques jours de Noël, muni de sa liste de choses et d’autres à dénicher ici et là.

«C’est assez difficile ce qui se passe en ce moment, mais il y a tous ceux qui restent. Ils ont droit à leur Noël.»

François Venne a également prévu des cadeaux pour les enfants de sa conjointe, un garçon de 9 ans et une adolescente de 15 ans qui habitent maintenant avec leur père respectif. Au moment de notre rencontre, il hésitait pour Mélissa, tourmenté entre le rêve de la voir réapparaître comme par magie et la réalité qui n’a rien d’un conte de Noël.

Un cadeau, oui, mais pour qui et, après tout, pourquoi?

«Je peux encore changer d’idée, mais je ne pense pas, je ne sais pas... Est-ce que je vais lui acheter quelque chose qui va traîner là, que je vais regarder chaque jour pis brailler?» 

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François Venne est attendu dans la famille de Mélissa Blais le 24 décembre. Il y retrouvera la fille de celle-ci, Alexia-Ève, avec qui il communique régulièrement.

L’homme a hâte de renouer avec ces gens qui sont dans le même état d’esprit que lui. Il est aussi soulagé de sortir de sa maison soudainement trop vide et silencieuse.

«Ça va être plus facile entouré de monde», avoue celui qui prendra ensuite la direction de Joliette, son coin d’origine, où ses enfants et petits-enfants l’attendent, les bras grands ouverts.

C’est finalement à son chalet que François Venne passera le jour de l’An. Quelques amis seront avec celui qui sait qu’un autre mur de béton va se dresser devant lui. Lui et Mélissa avaient l’habitude de saluer la nouvelle année en tête-à-tête, en amoureux.

«Le 31 décembre, c’est notre anniversaire. Je sais que cette soirée sera pénible», laisse tomber François Venne en se tournant vers le chat gris et blanc qui miaule à la fenêtre. Il s’agit en fait d’une chatte errante que sa conjointe avait recueillie il y a quelques années et qu’il se surprend aujourd’hui à flatter.

«Elle était toujours rendue sur Mélissa. Elle s’ennuie...»

Isabelle Légaré

Le poids de la solitude

Est-ce que ta mère est arrivée?

J’ai eu beau lui faire mon plus grand sourire en lui posant cette question, Olivier Pagé n’est pas dupe. Il a vite détecté la petite panique dans mes yeux. Avant même de m’ouvrir la porte, il savait que j’aurais un choc en constatant de visu la lourdeur de son cas.

Olivier Pagé a 28 ans et est atteint de la paralysie cérébrale. Des complications à la naissance. Quelques secondes sans oxygène et le mal était fait: handicapé à vie. 

Le jeune homme qui m’accueille dans son logement adapté de Trois-Rivières ne présente aucun déficit intellectuel, sauf que tout son corps est à la merci de mouvements involontaires et incontrôlables. Pour empêcher ses bras d’aller de tous bords, tous côtés, comme une marionnette désarticulée, Olivier emprisonne ses mains entre ses jambes qui, elles, sont totalement immobiles. 

Seul son gros orteil réagit au doigt et à l’œil. Il s’en sert pour diriger son fauteuil roulant électrique et activer les manettes, souris d’ordinateur, télécommandes, sonnettes et autres boutons de commande qui ont été placés ici et là dans son appartement, à la hauteur de son pied droit. Olivier pitonne avec une agilité déconcertante, mais ce n’est pas pour me faire une démonstration qu’il a accepté que je me présente chez lui.

Olivier a décidé de mettre son orgueil de côté pour alléger le poids de sa solitude. Comme une bouteille lancée à la mer, il vient de jeter pas un, mais deux messages dans l’océan des réseaux sociaux. Le jeune homme espère trouver celui qui l’aidera à sortir de ses quatre murs et, aussi, celle qui l’aimera tel qu’il est.

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«Je suis tanné.»

C’est Olivier qui parle, mais c’est sa mère qui traduit. 

Dans un échange de courriels, Olivier m’avait avertie de ses importants problèmes de langage. De deux choses l’une: ou nous poursuivions la conversation via nos claviers respectifs, ou il faisait appel à celle qui le connaît mieux que quiconque pour déchiffrer ses réponses.

Michèle et Olivier Pagé sont fascinants à regarder dialoguer entre eux. Elle saisit du premier coup chacun des mots que son fils arrive à prononcer, devinant même le non-dit.

«Toi aussi tu serais capable au bout d’une semaine», assure la dame en me faisant remarquer que l’immersion reste la meilleure façon d’apprendre une langue qui nous est totalement étrangère. Un truc avec Olivier? Lui poser des questions qui amènent des «oui» ou des «non». 

Le principal concerné semble parfaitement d’accord avec cette théorie. Ses yeux rieurs en disent long sur sa volonté de nous démontrer qu’avec patience et humour, on peut surmonter les obstacles de la communication. 

«Lorsqu’on est avec Olivier, on entre dans un autre monde. Moi-même, avant de mettre le pied ici, il faut que je me parle», explique Michèle Pagé qui, comme nous tous, court après le temps. En présence de son fils par contre, elle ajuste son rythme au sien. 

Olivier vit avec la paralysie cérébrale, mais il n’est pas différent des autres hommes de 28 ans qui aiment se retrouver entre amis et autour d’une bière, partir en week-end et improviser selon l’humeur du moment.

Confiné à son appartement où il reçoit des services de maintien à domicile 24 heures sur 24, Olivier se sent bien seul à travers ce va-et-vient. Pour échapper à sa monotonie, il a besoin d’un coup de main.

«Je suis à la recherche d’un gars fort, qui aime rire, qui a une auto, qui n’a peur de rien...», a-t-il énuméré dans son message Facebook où le Trifluvien s’est engagé à rembourser les frais de déplacement de celui qui acceptera de le suivre bénévolement dans sa quête de liberté.

Tout comme lui, Michèle Pagé espère que quelqu’un quelque part se portera volontaire, même si cet appel à tous lui ramène en plein visage la réalité de son fils.   

«J’ai 55 ans. Je ne peux quand même pas sortir dans les bars avec lui! Je suis sa mère, pas sa blonde...»

Celle qui a toujours répété «Je vais faire jusqu’au bout du maximum de ce que je pourrai» se rend à l’évidence. Olivier sera toujours un être fragile, mais ce n’est plus un enfant. Le jeune homme adore sa mère, mais c’est sur l’épaule d’une copine qu’il aimerait appuyer sa tête en regardant un film.

Olivier souhaite rencontrer l’âme sœur. 

«J’ai toute ma tête. C’est mon corps que je ne contrôle pas parfaitement. Je ne vous cacherai pas que j’ai besoin d’aide pour manger... Oui, peut-être que ça fait peur, mais à vous d’en juger seulement», écrit-il en toute franchise à l’intention de celle pour qui la paralysie cérébrale n’est pas une barrière à l’amour. 

Parfaitement conscient que cette personne pour le moins exceptionnelle ne sera pas facile à trouver, Olivier croit cependant qu’elle existe.

Et non, spécifie son message, il n’a pas de voiture. Mais est-ce si important au fond?

«J’ai un teint basané, des bras musclés et un grand cœur qui peut aimer malgré l’handicap.»

Isabelle Légaré

Éloïk, le plus beau cadeau de Roxanne

Peu importe comment la question lui est posée, Roxanne Dupont ne veut pas de cadeau du père Noël cette année.

«J’ai besoin de rien. J’ai déjà tout ce qu’il me faut. Ça se voit.»

Entre deux brassées de lavage, elle a pris le temps de faire des muffins dont la bonne odeur parfume le logement. Quelques boîtes emballées joliment sont déjà sous le sapin protégé par une barrière. Plus sage ainsi. Deux petites mains curieuses pourraient s’en donner à cœur joie avant le temps. 

Parlant du loup, Éloïk, 13 mois, avance vers sa mère d’un pas mi-assuré, mi-hésitant. Les deux s’esclaffent. Elle n’a d’yeux que pour lui. 

Roxanne aura 19 ans à la fin du mois de janvier, mais pour le moment, elle a toujours 18 ans et en avait 17 au moment de donner naissance à son fils. C’est la première fois qu’on se rencontre même si j’ai déjà raconté une parcelle de son histoire.

Isabelle Légaré

Ayden et la magicienne Édoras

Faute avouée est à moitié pardonnée. C’était au printemps dernier, à la caisse d’un magasin à grande surface où j’avais hâte d’en finir pour passer à autre chose. En me retournant pour quitter le commerce d’un pas pressé, j’ai failli trébucher contre un garçon de 5 ou 6 ans qui se roulait sur le plancher de béton en faisant fi du va-et-vient autour de lui. Fort heureusement, je ne l’ai pas blessé, mais ça a été plus fort que moi...

J’ai décoché un regard froid et interrogateur à sa mère qui s’est penchée au-dessus de son fils pour l’aider à se remettre debout. Contrarié, il a rouspété sans me regarder avant de se lever pour se réfugier près de la jeune femme avec du mauve dans les cheveux. Elle m’a souri, désolée de la situation. «Mon garçon est autiste.»  

Malaise.

J’ai bafouillé mes plus plates excuses - «Je ne savais pas» - et je suis partie sans rien ajouter, gênée d’être tombée dans le jugement.

Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous, dit l’adage.

Une maman a récemment écrit au Nouvelliste pour nous proposer de faire connaître le nouveau membre de sa famille, un chien d’assistance pour l’aîné de ses deux fils qui a un trouble du spectre de l’autisme.

Je me suis portée volontaire avec le sentiment inavoué d’avoir une dette morale envers la cause. Il faut également reconnaître que la dame a su éveiller ma curiosité en ayant recours aux mots «magie et miracle» pour illustrer la relation entre son garçon de 6 ans et la magnifique labernois d’un an et demi qui répond au nom d’Édoras.

Ayden aurait voulu l’appeler Spiderman. L’enfant fait une fixation sur le superhéros, un attachement qui n’a rien de comparable à l’admiration qu’ont beaucoup de p’tits gars pour l’homme-araignée.

Depuis au moins trois ans, 365 jours par année, le gamin enfile le costume de son idole à la première occasion. Tout passe par lui quand vient le temps de faire ses devoirs, d’aller au lit, de recevoir un vaccin ou même de manger.

Comme d’autres enfants vivant avec un trouble du spectre de l’autisme, Ayden a ce qu’on appelle des rigidités alimentaires. Il peut refuser un aliment pour une question de couleur, de texture ou d’odeur. Ce n’est pas un caprice. C’est une problématique réelle et complexe qui implique parfois d’user de l’influence de Peter Parker pour convaincre fiston de goûter.

«La plupart des gens qui ont un TSA ont un intérêt très restrictif pour quelque chose en particulier», explique la maman d’Ayden qui n’a pas le temps de finir sa phrase que le chien se pointe dans la cuisine avec une doudou Spiderman sur son dos.

Elle s’appelle Marie-Ève Garceau. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite. C’est en jetant un coup d’œil au portrait de famille sur le mur du salon que son visage m’a sauté en pleine figure. Deux petits garçons y sont photographiés au côté d’une jeune femme... avec du mauve dans les cheveux.
Il y a des coïncidences qui ne s’inventent pas. Elle ne pouvait être personne d’autre que la maman du garçon dans lequel j’ai failli trébucher avant de me mettre les pieds dans les plats...  

Diplômée de la Fondation Mira, Édoras est entrée dans la vie d’Ayden il y a tout juste trois semaines. La magie opère déjà. Entraîné pour aider son jeune humain à affronter les défis du quotidien, le chien d’assistance fait du bien à cette famille de Trois-Rivières qui ne l’a pas tous les jours facile.
Le garçon redoute les endroits publics. «Il a peur d’être touché ou même frôlé», explique Marie-Ève Garceau avant de raconter que les premières coupes de cheveux de son fils n’avaient rien d’une partie de plaisir, notamment pour la coiffeuse qui avait intérêt à savoir manier la tondeuse à la vitesse de l’éclair.

Hypersensible aux bruits ambiants, Ayden peut se sentir submergé par le bourdonnement discret des néons au plafond d’un magasin. Au restaurant, les éclats de rire à la table d’à côté ne l’amusent pas du tout. Celui qui résiste aux caresses comme aux changements de routine est appelé à vivre de l’anxiété. Il suffit parfois d’un petit rien pour que tout éclate.

Sa mère a eu droit à son lot de «crises de bacon» dans les centres commerciaux, mais le pire à ses yeux, ce sont les commentaires désobligeants des passants. «Si vous saviez le nombre de fois que j’ai entendu: ‘‘Ton gars est donc ben mal élevé!’’»

Blessée et frustrée face à ce préjugé gratuit, Marie-Ève Garceau, une éducatrice spécialisée de profession, évite néanmoins de répondre pour ne pas amplifier l’état de stress de son enfant. À des gens qui le dévisageaient alors qu’il essayait de prendre sur lui, le copain de Spiderman a déjà hurlé, désemparé: «Arrêtez de me regarder!»
Aujourd’hui, Édoras l’accompagne partout où sa présence peut faire une différence.

À la maison, Ayden accepte plus facilement de se brosser les dents puisque le chien en fait autant. Le garçon crie beaucoup moins aussi pour éviter de lui faire peur. Au resto où les clients parlent souvent trop fort, le toutou vivant reste couché à ses pieds au cas où l’enfant aurait besoin d’enfouir son visage dans son pelage réconfortant. Le labernois passe également toutes ses nuits à proximité du lit du petit qui dort à poings fermés. 

Terminées les terreurs nocturnes.

Édoras est une éponge à émotions. «C’est notre MIRAcle!» souligne Marie-Ève Garceau en faisant un jeu de mots avec le nom de la fondation qui permet à sa famille de s’épanouir malgré le trouble du spectre de l’autisme.  

Assoupi sur le plancher du salon, le chien garde un œil ouvert. Comme Spiderman, il n’a pas le pouvoir de faire disparaître toutes les difficultés, mais pour le garçon qui joue calmement dans la pièce d’à côté, Édoras est là pour l’essentiel. «Elle est mon amie. Elle me comprend.»

Isabelle Légaré

Un sourire, une fierté, un cliché

Les épaules légèrement voûtées, Carole Dumont s’assoit nerveusement sur la chaise de l’esthéticienne qui, telle une magicienne, s’exécute avec son pinceau à fard à joues. C’est la première fois que la femme de 49 ans se fait maquiller par une professionnelle. Tout en parlant pour chasser sa fébrilité du moment, elle jette un regard furtif dans le miroir qui lui renvoie un visage plus rayonnant qu’à son arrivée. La sinistrée est la première surprise du pouvoir d’un peu d’ombres à paupières sur son quotidien qui manque d’éclat ces jours-ci.

«Ah, mon doux!», répète-t-elle avant de prendre place sur le fauteuil de la coiffeuse qui s’est amusée à donner un effet bouclé à ses cheveux. 

Carole n’en revient pas. C’est Noël avant le temps pour celle qui, le 18 novembre dernier, a dû être évacuée en catastrophe de son logement. L’immeuble qu’elle habitait sur l’avenue Defond, à Shawinigan, a été la proie des flammes. Hébergée depuis chez un ami, la dame a participé lundi à la séance de photos gratuite pour les personnes à faible revenu, un événement organisé par le Centre Roland-Bertrand avec la complicité de la photographe Geneviève Trudel. 

«Ok, Carole, tu me regardes ici. Tu es heureuse! Vraiment heureuse! C’est ça, parfait. Tu ne bouges plus.»

Quelques clics et c’était réglé. La prise de photos terminée, Carole Dumont n’en finissait plus d’afficher un air radieux. Oui, elle était joyeuse et pas seulement pour faire plaisir à la photographe. Elle a quitté le local le dos bien droit avec son portrait encadré sous le bras. Ça aussi, c’était une première.

Quelque 110 personnes ont fait comme elle. Hommes, femmes et enfants ont envahi les locaux de l’organisme pour y recevoir un coup de pouce autre que des denrées non périssables ou des vêtements à prix dérisoire. Seuls, en couple ou en famille, ils se sont présentés devant l’objectif de la caméra, la fierté gonflée à bloc. Le temps d’un cliché, ils ont flirté avec l’estime de soi, un besoin essentiel aussi.

Guylaine Gélinas ne s’est pas fait prier non plus pour immortaliser ce moment de grâce avec son amoureux. «C’est big!», a-t-elle laissé échapper en souriant la bouche fermée. «Je n’aurai pas mon partiel avant une couple de semaines...»

Isabelle Légaré

Plus rien à perdre

Robert Bouchard, 72 ans, croit au père Noël qu’il incarne depuis des années. C’est simple: chaque fois que des enfants s’assoient sur ses genoux, leurs rires en écho arrivent à étouffer le souvenir du bourdonnement enivrant des appareils de loterie vidéo.

Celui que tout le monde appelle «Bob» a déjà possédé six boutiques de golf dans la région de Montréal. Entouré de son épouse qui était aussi sa comptable, le commerçant prospère n’avait pas le temps de penser à la retraite. Il ambitionnait plutôt de travailler uniquement l’été pour mieux fuir l’hiver sur les dix-huit trous de la Floride. Le meilleur des deux mondes quoi.

Une série de vols par effraction - «Onze en deux ans» - a cependant mené l’homme d’affaires à sa perte. Incapable de trouver une compagnie prête à l’assurer et contraint d’embaucher des agents de sécurité, le Lavallois a fini par déclarer faillite en 1994. 

«C’est là que mes problèmes de jeu ont commencé, que tout s’est écroulé.» 

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Déménagé à Trois-Rivières depuis le début des années 2000, Robert Bouchard m’accueille dans son petit trois et demi qu’il quittera bientôt pour un loyer à prix modique. Cette nouvelle est reçue avec un soupir de soulagement. Son compte en banque va également respirer un peu plus.

Bien connu dans la région, l’enseignant et chroniqueur de golf aurait pu passer «Go» et réclamer la discrétion. Il n’a pas hésité une seule seconde à revenir sur son passé trouble avec les machines de vidéopoker. «Mon but est d’aider les gens», me dit-il, parfaitement conscient que plusieurs vont découvrir aujourd’hui que le jeu pathologique lui a déjà fait perdre la totalité de ses économies.

Robert Bouchard s’est mis à fréquenter les bars après avoir été forcé de mettre la clé dans la porte de son gagne-pain. Nouvellement divorcé, il n’y allait pas pour boire, mais pour essayer d’approvisionner son porte-monnaie qui se vidait deux fois plus vite. Loin d’être aussi généreuses que lui, les machines à sous tardaient à lui cracher le gros lot. Au mieux, le joueur gagnait juste assez pour garder l’espoir que la prochaine fois, ça allait être la bonne. 

Obsédé par l’écran scintillant et la certitude que la chance finirait par lui sourire, Robert Bouchard s’est mis à parier le moindre dollar dans les appareils de loterie vidéo qu’il considérait comme ses seuls amis. Isolé et pris au piège, il y a rapidement engouffré les 39 000 $ récupérés sur la vente de sa maison.

La chute libre s’est poursuivie de plus belle à Trois-Rivières. Le nouveau résident n’a pas tardé à identifier les endroits où il pouvait aller jouer sa leçon de golf ou ses petits gains à faire le père Noël dans les centres commerciaux. 

«Quand je gagnais un bon montant, j’en profitais pour payer mon loyer... ou la moitié.»

Isabelle Légaré

Un grillon avec ça?

«Yeurk!» C’est le premier mot qui a sorti de ma bouche avant d’y faire entrer un grillon en état de sécheresse avancée.

«Ça goûte le sel de céleri!», m’a juré une étudiante pour me convaincre de desserrer les lèvres. La voyant tout sourire, j’ai fermé les yeux en essayant de m’imaginer le rebord givré d’un verre de Bloody César... et j’ai croqué l’insecte que j’avais pris soin de choisir sans antenne pour éviter que ça se retrouve coincé entre les dents. 

Je ne suis pas morte étouffée. Je n’ai pas été malade non plus. J’en ai même repris un petit dernier pour la route, la preuve qu’on s’habitue à tout. 

Madelaine Rouleau les trouve «vivants et allumés». Pas les grillons. Ses étudiants. Ce sont eux qui ont eu l’idée de tenir cette semaine un kiosque d’entomophagie au beau milieu de la cafétéria du Cégep de Trois-Rivières. 

«Viens manger des bibittes!» disait l’écriteau sur lequel était également exposé que la consommation d’insectes, qui sont riches en protéines, en fer et en acides gras, peut constituer une alternative à la faim et à la malnutrition dans le monde. 

«C’est aussi bénéfique pour l’environnement», affirment en chœur Sophie Beauséjour, Jade Frenette et Charles Taillon, trois étudiants du cours Défis de notre planète offert dans le cadre du programme sciences humaines, profil monde.  

«Il faut 15 000 litres d’eau pour produire un kilo de bœuf qui se retrouvera dans votre assiette, mais pour la même quantité d’insectes, il faut seulement 10 litres d’eau», donne en exemple Sophie, secondée par Charles qui rappelle: «Faire l’élevage de bœuf exige d’occuper beaucoup d’espace. Pour ce qui est des insectes, un vivarium peut faire l’affaire.» Quant à Jade, elle souligne que ces petites bestioles se nourrissent pratiquement toutes seules - avec des résidus organiques - contrairement à un troupeau de bovins qui réclame des soins et une alimentation spécifique. Et c’est sans parler des gaz à effet de serre...