Il faut que je te parle de mes vacances

CHRONIQUE / « Il faut que. » « Il ne faut surtout pas que. » Ces injonctions à faire ou ne pas faire envahissent nos vies, souvent à notre insu. Elles nous poursuivent assidument pendant les vacances. On le comprend vite lors du retour au boulot ou d’une rencontre fortuite. Et puis, tes vacances ? Tu as fait quoi ? Tu as fait un voyage ? « Non, je suis restée à la maison, je n’ai pas d’argent pour les vacances. Mais j’ai apprivoisé un petit suisse. Il venait manger dans ma main. Tellement cute. » De quoi freiner les élans d’une personne prompte à raconter son séjour dans « les Europes » ou sa croisière en mer Baltique. Elle ne voudra pas ajouter une couche de plus à votre bref, mais réel sentiment de ne pas être dans le coup.

Ça me rappelle l’école primaire. Il y avait toujours une enseignante qui demandait à tour de rôle de raconter nos vacances d’été. À Noël, c’était la maudite liste de cadeaux devant la classe.

Évidemment, il y avait des petites et grandes différences entre les enfants. N’étant pas stupides, nous comprenions bien qu’une carte de piscine coûte moins cher qu’un voyage de deux semaines à Old Orchard avec quatre enfants. On sentait même l’écart entre les enfants des ouvriers de la « Consol » et ceux dont le père était un cadre. 

C’était probablement un des premiers contacts avec le concept de classe sociale, sans en connaître le nom. Les souvenirs de vacances étaient beaux, que ce soit les étés au camping, les jeux dans la rue ou les soirées de canisse bottée. Peut-être moins pour ma mère, et les autres mères aussi, qui travaillaient très fort pour nous fabriquer ces beaux moments. 

Parce qu’il faut que les enfants s’amusent, que la famille soit heureuse, qu’il n’y ait pas de chicane, que tout le monde mange bien, que le linge soit propre, que personne n’oublie son costume de bain. La liste était longue bien que non écrite. Vous vous dites que le monde a changé quand même ? Peut-être. Tiens, pensez-y quand même pendant vos vacances. Quelqu’un dans le couple est-il plus en vacances que l’autre ? La charge des injonctions est-elle bien partagée ?

Les injonctions pour vivre de belles vacances sont envahissantes. Il faut partir à l’étranger pour décrocher, visiter de beaux sites, vivre des journées inoubliables en famille, inviter des amis, goûter 100 cocktails faciles, acheter dix livres pour profiter de la plage, essayer 300 recettes de barbecue, aménager la cour avec un spa.

Il faut bouger, voir du monde, vivre des expériences et, surtout, avoir un minimum d’argent (plus que le salaire minimum). Les injonctions des vacances s’ajoutent à celles que nous supportons plus ou moins bien pendant l’année et qui finissent toutes, inévitablement, par nous culpabiliser. 

Trente minutes de sport par jour, deux visites chez le dentiste par année, manger des fruits, passer du bon temps avec les enfants, s’occuper de son couple (mais garder sa liberté), maigrir, ne pas maigrir, suivre les recommandations d’Éduc’alcool, penser à soi (mais pas trop), réduire son empreinte écologique et celle de toute la famille. 

À vous d’en ajouter. Des vacances, en as-tu vraiment besoin ? Je sais ce que répondrait notre Pierre-Yves McSween national : Il faut que tu planifies ton budget de vacances. Je veux bien, mais il faut que je planifie ma retraite, je n’ai pas de fonds de retraite et l’argent des REER ne tombe pas du ciel. Facile ! Il faut que tu fasses les deux, économiser pour ta retraite et tes vacances. Comment ? Je dois prévoir deux traitements de canal et deux couronnes sans assurance dentaire. 

Il y a les réparations de mon vieux char et les études universitaires de l’enfant qui sont prioritaires. Pierre-Yves me dirait, sourire en coin : Isabel, connais-tu la première règle en économie ? Les besoins sont illimités et les ressources limitées, on ne peut pas tout avoir dans la vie, il faut que tu fasses des choix. Justement Pierre-Yves, est-ce que je t’ai parlé du petit suisse que j’ai apprivoisé avec un sac de cacahuètes à deux piasses ? Tellement cute. Allez, je te raconte.