Gilles Vandal
Le taux d’infection et de mortalité chez la communauté afro-américaine est proportionnellement beaucoup plus élevé que chez la population blanche aux États-Unis.
Le taux d’infection et de mortalité chez la communauté afro-américaine est proportionnellement beaucoup plus élevé que chez la population blanche aux États-Unis.

Une pandémie amplifiant les divisions raciales chez les Américains

ANALYSE / La pandémie du coronavirus présente un aspect particulier aux États-Unis. Le taux d’infection et de mortalité chez la communauté afro-américaine est proportionnellement beaucoup plus élevé que chez la population blanche. Ce facteur explique peut-être la pression que le président Trump et les républicains exercent pour rouvrir les lieux publics et lever les politiques de distanciation sociale.

Des données compilées par l’Université John Hopkins montrent que les Afro-Américains contractent le coronavirus et en meurent à un rythme alarmant. Face à la réticence de l’administration Trump à fournir des données basées sur les caractéristiques raciales, cinq membres démocrates du Congrès ont demandé au début mai à Alex Azar, secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, que son département recueille et publie la ventilation des cas de coronavirus par race et origine ethnique.

Depuis les trois mois que la pandémie frappe les États-Unis, les Afro-Américains, qui composent 13 % de la population américaine, représentent en date du 12 mai 28 % des cas infectés par le coronavirus. 

Par contre, les Blancs qui représentent 63 % de la population ne constituent que 46 % des cas infectés. Pire encore. Les Afro-Américains qui ont contracté le virus sont morts dans une proportion de 42,8 %, comparativement à 19,1 % pour les Latinos, 18,4 % pour les Asiatiques et 16,6 % pour les Blancs. La probabilité de mourir du coronavirus est donc globalement 2,6 fois plus élevée chez les Afro-Américains que chez les Blancs. 

Cette probabilité est de 7 fois plus élevée au Kansas, 6 fois plus élevée au Missouri et au Wisconsin, 5 fois plus élevée au Michigan, 3 fois plus élevée en Arkansas, Illinois, Louisiane, New York, Oregon et Caroline du Sud. Il n’y a que deux États où l’on retrouve une parité entre taux de décès et pourcentage d’Afro-Américains.

Le cas du Michigan est un bel exemple du clivage racial existant. Il y avait au Michigan au 1er mai 41 000 personnes infectées du coronavirus et 3789 qui en étaient décédées. Le Michigan se classait alors au deuxième rang après New York pour le nombre de décès. Or, les Afro-Américains, qui composent 14 % de la population de l’État, représentent 35 % du nombre de cas infectés et 40 % des décès.

Selon les données du département américain de la Santé, les Afro-Américains sont beaucoup plus à risque que les Blancs d’attraper le coronavirus. Ils sont à 60 % plus susceptibles de souffrir du diabète que les Blancs et à 20 % plus susceptibles de mourir de maladies cardiaques. Ils ont aussi un taux de mortalité lié au cancer 19 % plus élevé que celui des Blancs.

Or, les Afro-Américains sont le groupe non seulement le plus touché par la pandémie, mais aussi le moins bien couvert par le système de santé. En effet, les communautés afro-américaines souffrent plus que les autres d’une pénurie d’hôpitaux et d’autres soins de santé. En conséquence, il est plus difficile pour les membres de ces communautés de se faire soigner pour des problèmes respiratoires ou cardiaques.

Plusieurs facteurs expliquent le nombre disproportionnel de cas, d’hospitalisations et de décès chez les Afro-Américains par rapport aux minorités. Cette surreprésentation découle d’abord du fait qu’ils sont sur la ligne de front de la crise. Leurs revenus se situant en moyenne à 59 % de ceux des Blancs, ils vivent beaucoup plus au jour le jour. Entassés dans des appartements surpeuplés, ils habitent des quartiers particulièrement pollués. Avec la pandémie, ils y sont pris au piège.

Par ailleurs, ils travaillent dans des secteurs considérés comme essentiels, tels que les soins de santé, le transport, l’approvisionnement alimentaire, etc. Leur travail les empêche de rester chez eux. De plus, ne possédant souvent pas d’auto, ils se déplacent en transports publics. Et tout cela augmente le risque d’attraper le coronavirus.

Déjà très vulnérables aux maladies respiratoires générées par la pollution, ils sont incapables de réaliser la distanciation sociale pour se protéger du virus. En conséquence, le virus se propage plus facilement parmi eux. Ainsi, à leur pauvreté s’ajoute la maladie.

À mesure que la pandémie prend un caractère plus racial, de nombreux Américains semblent moins déterminés à faire des sacrifices pour une question qui ne les concerne pas. Le fragile sentiment de solidarité qui existait au début d’avril visant à se protéger mutuellement s’est graduellement dissipé.

Dès le 13 avril, un groupe de manifestants blancs furieux et souvent armés et coiffés de casquettes MAGA (Make America Great Again) se rendirent au capitole de l’État de l’Ohio pour demander au gouverneur Mike DeWine de mettre fin au confinement. 

La même situation se reproduisit ensuite au Michigan, le 30 avril, où quelque 700 manifestants blancs munis d’armes automatiques marchèrent sur la capitale de l’État pour demander au gouverneur Gretchen Whitmer de mettre fin à l’État d’urgence. Une vidéo de l’un de ces manifestants enragés au capitole de Lansing, Michigan, a fait le tour du monde. 

Le président Trump encourage fortement certains extrémistes blancs à exiger que leurs États soient déconfinés. Organisés par des groupes de droite et des législateurs républicains, ces rassemblements présentent des milliers de Blancs en colère comme des patriotes défendant les libertés américaines. 

Du Texas à la Caroline du Nord, des groupes de Blancs extrémistes arborant souvent des drapeaux confédérés et brandissant des fusils d’assaut se sont joints au mouvement. Ils revendiquent tous, parfois violemment, que les autorités des États mettent fin aux politiques de confinement. 

Ici encore, Donald Trump se montre incapable de jouer le rôle de président rassembleur de tous les Américains, indépendamment de leurs origines raciales ou ethniques. La pandémie lui en offre pourtant une belle occasion.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.