Gilles Vandal
Des milliers de manifestants se sont affrontés pour manifester contre plusieurs mouvement associés a des supémacistes blancs aux États-Unis
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L’épidémie de la peste dansante de 1518

CHRONIQUE / Dans la foulée de la pandémie du coronavirus, le monde assiste aux émeutes qui touchent les villes américaines. Une telle réaction de la population à une pandémie ou autre catastrophe naturelle n’est pas nouvelle. L’antisémitisme en fut une à la peste de 1347. Une autre réaction, moins connue, fut celle de la peste dansante au début du 16e siècle.

La peste dansante est une épidémie qui frappa la ville de Strasbourg en juillet 1518, alors que pas moins de quatre cents personnes se mirent à danser pendant des jours. Elle commença par une jeune femme célibataire nommée Frau Troffea, qui se mit à danser avec ferveur dans les rues de Strasbourg. De plus en plus de personnes se joignirent à elle. Cette épidémie causa la mort d’une quinzaine de personnes par jour.

L’événement en vint à attirer l’attention du maire de la ville et de l’évêque. Les médecins intervinrent et hospitalisèrent les malades. Toutefois, la question à savoir si cette épidémie de danse provoqua vraiment des morts suscite la controverse. Il semble que les rapports concernant ces décès découlent de récits ultérieurs à l’événement.

On a consigné celui-ci dans des documents historiques tels que des sermons à la cathédrale, des chroniques locales et régionales, des notes de médecins et des constats enregistrés par la mairie. Cet événement est un fait indéniable, mais sa cause prête toujours à controverse.

Ce comportement n’était pas si inhabituel que cela peut paraître à première vue. C’est au 7e siècle qu’un village européen devint la proie pour la première fois d’une « manie dansante ». 

D’ailleurs, tout le Moyen Âge connut différentes chorées, décrites comme des mouvements involontaires, anormaux et incontrôlables tels que la danse de Saint-Guy, la danse de Saint-Jean ou le phénomène du tarentisme dans le sud de l’Italie. On considérait alors ces danses compulsives comme des manifestations d’hystérie collective provoquées par le démon. En Europe centrale, elles survinrent particulièrement durant des épidémies de peste.

Des danses compulsives similaires à celles de Strasbourg de 1518 se produisirent au moins dix fois entre 1374 et 1518. En 1374, des dizaines de villes le long du Rhin assistèrent impuissantes au phénomène de centaines de personnes étant prises d’une agonisante danse frénétique. Le phénomène toucha ensuite périodiquement pendant cent cinquante ans des villes en Belgique, en Hollande, dans le nord de la France et dans la région de la Moselle en Allemagne. La seule différence tient au fait que le cas de Strasbourg fut mieux documenté.

Lors de l’épidémie de danse de 1518, les spectateurs notèrent que le visage des participants ne trahissait aucune expression de joie. La danse n’était ni volontaire ni jubilatoire. Les danseurs se sentaient obligés de danser jour et nuit. Ils s’arrêtaient à peine pour se reposer ou manger. Or, après un mois à ce rythme d’enfer, certains danseurs commencèrent à mourir d’une crise cardiaque, d’épuisement ou d’un AVC. Les médecins donnèrent alors à cet étrange phénomène une cause physique : les gens souffraient de « sang chaud ».

En effet, les années précédant l’épidémie de danse compulsive de 1374 furent exceptionnellement difficiles. Les zones touchées par l’épidémie avaient connu cette année-là les pires inondations depuis un siècle. Les eaux du Rhin s’étaient accrues de dix mètres, submergeant rues et maisons.

Une première hypothèse pour expliquer l’épidémie de danse de 1518 amena à percevoir celle-ci comme le résultat de facteurs psychologiques, émotionnels et comportementaux reflétant une hystérie de masse. Ce type de comportement bizarre commence généralement chez un petit groupe de personnes et augmente pour atteindre jusqu’à mille individus. Il se propagea ainsi jusqu’à devenir épidémique, trahissant un degré de stress psychologique élevé ou le désespoir au sein de la communauté.

Or, l’Alsace avait connu durant la décennie précédente la peste dansante de 1518 de l’instabilité politique, de mauvaises récoltes dues à un froid intense, des famines et l’éclosion d’une affliction terrifiante nommée syphilis. L’émergence de la danse compulsive représentait une échappatoire psychologique à une situation angoissante à l’extrême.

Un chroniqueur de l’époque nota combien la ville était atterrée en 1518 par une misère généralisée, alors que les orphelinats, les refuges et les hôpitaux étaient bondés de personnes désespérées. Toutes les conditions étaient réunies pour faire croire que Dieu était en colère du fait que Saint-Vit, enragé, avait causé cette affliction. Justement, la croyance en la malédiction de Saint-Vit pouvait conduire des personnes émotionnellement fragiles à entrer en transe et à danser pendant des jours.

Une deuxième hypothèse y attribue une intoxication alimentaire causée par l’ergot du seigle. Ces champignons peuvent produire l’ergotisme, un comportement similaire à celui produit par la consommation de LSD. Ce même champignon est considéré comme étant responsable de l’hystérie collective ayant conduit au procès des sorcières de Salem.

Toutefois, John Waller, le plus grand spécialiste de cet événement à Strasbourg, rejette cette seconde hypothèse. L’ergotisme peut déclencher des délires et des spasmes similaires à la danse de Strasbourg. Comme l’ergotisme coupe en général les extrémités de leur approvisionnement en sang, il est cependant difficile de maintenir longtemps des mouvements coordonnés. Pour Waller, l’épidémie de Strasbourg résultait plutôt d’une psychose induite par un stress élevé généré par la famine et la maladie sévissant en Alsace.

La culture du 16e siècle, marquée par l’anxiété et d’importants changements sociaux et religieux, rend plausible l’interprétation de Waller. D’autres épidémies bizarres – comme celle des religieuses miaulant ou encore un incident d’hystérie de masse survenu en Tanzanie en 1962, dans lequel plus de mille personnes furent victimes d’une épidémie de rire – semblent similaires à la peste dansante de 1518. Les gens semblaient succomber lorsque le stress devenait intolérable.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.