Gilles Vandal
Une bannière de Quassem Soleimani, le dirigeant militaire le plus vénéré d’Iran.
Une bannière de Quassem Soleimani, le dirigeant militaire le plus vénéré d’Iran.

Le jeu dangereux du président américain

CHRONIQUE / Depuis trois ans, Donald Trump se comporte comme un chat qui sait toujours, lorsqu’il est déstabilisé, comment retomber sur ses quatre pattes. Sa stratégie est simple et efficace. Pour se sortir d’une crise, il en crée une nouvelle. Plus la crise est grande, plus sera importante la nouvelle crise qu’il provoquera. Cette stratégie lui permet de dévier l’attention du public.

C’est ce qu’il a fait le 2 janvier, alors qu’il ordonna l’assassinat de Quassem Soleimani, le dirigeant militaire le plus vénéré d’Iran. Depuis trois semaines, les révélations du New York Times concernant son implication directe dans le scandale ukrainien s’étoffaient fortement, alors que la Chambre des représentants doit transmettre un épais dossier justifiant la mise en accusation du président au Sénat américain.

En ordonnant l’assassinat de Soleimani, Trump a réussi à faire dévier l’attention du public américain de son éventuel procès en destitution vers le danger potentiel d’une guerre majeure au Moyen-Orient. En fait, pour sauver sa présidence, il est disposé à mettre en péril la stabilité internationale.

D’ailleurs, le 4 janvier, Trump en rajouta sur ses véritables intentions. Comme l’Iran promettait de se venger militairement, le président américain avertit clairement que toute réplique iranienne entraînerait une riposte furieuse de son administration. Washington bombarderait alors au moins 52 sites iraniens, y compris d’importants sites culturels, commettant ainsi potentiellement des crimes de guerre. Pour quelqu’un qui dit qu’il ne veut pas la guerre, le signal est clair. L’Iran a finalement tiré mercredi des missiles contre deux bases abritant des soldats américains en Irak.

Les démocrates au Congrès sont conscients de la situation précaire dans laquelle la crise iranienne, provoquée par Trump depuis deux ans, les place. Alors que le Sénat doit le juger, Trump sera en mesure de se positionner comme un président devant affronter une crise internationale majeure, connaissant très bien la tendance de l’opinion américaine de se rallier derrière leur présidence lors de crises internationales.

Les observateurs attentifs des propos de Trump ont noté depuis des années qu’il déclare souvent exactement le contraire de ce qu’il pense réellement. Ils ont appris à déchiffrer ses messages. Ce dernier projette sans cesse sur les autres ses propres comportements ou intentions. Aussi, lorsqu’il affirme avoir ordonné cet assassinat pour empêcher le déclenchement d’une guerre, certains observateurs américains se questionnent si les véritables intentions de Trump n’étaient justement pas d’en provoquer une avec l’Iran comme moyen d’assurer sa réélection.

D’ailleurs, c’est justement ce qu’il accusait Obama de vouloir faire en 2011. À plusieurs reprises, il déclara que les politiques d’Obama au Moyen-Orient étaient si pathétiques et qu’il n’avait aucune chance de se faire réélire. Aussi, il accusa régulièrement ce dernier de vouloir déclencher une telle guerre avec l’Iran justement pour assurer sa réélection.

L’assassinat de Soleimani n’est pas un acte sans conséquence. Ce dernier était un haut dirigeant d’un gouvernement bien établi. Les administrations Bush et Obama ont eu toutes deux à plusieurs reprises l’opportunité d’éliminer Soleimani. Ces deux administrations ont jugé qu’un tel geste était non seulement illégal, mais qu’il aurait des conséquences négatives beaucoup plus importantes que les bénéfices.

En termes de grande stratégie internationale, cet assassinat est complètement contreproductif. Avec l’accentuation des sanctions économiques, le régime iranien était aux abois. Il était confronté en décembre à d’importantes manifestations non seulement en Iran, mais aussi en Irak.

Cet assassinat a comme effet de consolider intérieurement le régime iranien. De plus, la communauté chiite irakienne qui détient une majorité dans le parlement irakien demande maintenant un départ immédiat des troupes américaines. L’Iran est donc en mesure de consolider l’axe chiite allant de Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas. Les États-Unis deviennent avec cet assassinat les grands perdants.

Par ailleurs, Trump abrogea l’an dernier la signature américaine concernant l’accord international sur le contrôle du développement du nucléaire iranien. Or, après le présent acte de guerre américain, comment la communauté internationale pourrait-elle s’opposer à la décision de Téhéran de relancer son programme d’armement nucléaire?

Plus encore, Trump ordonna cet assassinat en dépit de l’opposition de plusieurs hauts conseillers de sa propre administration. Cette dernière n’effectua aucune analyse sur les ramifications à moyen et long terme de cette décision tant au plan de politique intérieure qu’à l’international.

Or, Trump enclencha de manière intempestive et complètement improvisée un processus d’escalade pouvant mener à une guerre majeure avec l’Iran sans avoir le soutien du Congrès ou du public américain. Il ne s’est pas non plus assuré du support des alliés américains au Moyen-Orient, des alliés européens et de la communauté internationale.

De plus, l’administration Trump prit la décision d’assassiner Soleimani sans consulter aucun allié américain dans la région ou en Europe. Alors que les pays proaméricains au Moyen-Orient se montrent pour le moins nerveux, les alliés européens sont tous aussi contrariés, envisageant même de rapatrier les forces qu’ils avaient déployées dans la région.

Par ailleurs, Washington a ouvert une boîte de Pandore. Soleimani était un haut officiel iranien. En l’assassinant, l’administration américaine viola non seulement les règles internationales, mais elle invite d’autres régimes à faire de même. Pourquoi l’Iran ne pourrait-il pas répliquer en ciblant un général américain? Est-ce que les Russes ou les Chinois ne pourraient-ils pas dorénavant faire de même?

Confrontés à des crises de destitution, Nixon et Clinton, malgré leurs défauts personnels, reconnaissaient que la présidence américaine était plus grande qu’eux. Cette compréhension les conduisait à adopter des politiques modérées. Trump n’a décidément pas cette perception.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.