Donald Trump

L'affaire urkrainienne : la pointe de l'iceberg

ÉDITORIAL / Les historiens, particulièrement les spécialistes de la présidence américaine, notent que Donald Trump se démarque radicalement de tous ses prédécesseurs par son incapacité à exercer le leadership moral que les Américains attendent habituellement de leur président. Plus encore, il a assujetti systématiquement les pouvoirs de la Maison-Blanche à des gains personnels comme aucun président américain n’avait osé le faire avant lui.

Le comportement politique amoral de Trump est tel qu’il bafoue systématiquement toutes les normes éthiques et politiques, faisant constamment passer ses intérêts personnels au-dessus de ceux de la nation américaine. Cela est devenu particulièrement évident dans sa gestion de la politique étrangère américaine.

Au cours des 230 ans d’histoire de relations internationales, aucun président n’avait jusqu’ici demandé à un dirigeant étranger d’intervenir dans la politique intérieure américaine. Depuis 2016, Trump n’a pas hésité à franchir régulièrement cette ligne rouge.

En dépit de sa résistance farouche à transmettre au Congrès américain le contenu de ses conversations avec les dirigeants étrangers, la chambre des représentants a obtenu la transcription de certains échanges de Trump avec ses homologues internationaux. Ces transcriptions dévoilent que l’affaire ukrainienne ne représente pas un malheureux incident de parcours. Le président Trump ne voit aucun inconvénient à demander systématiquement aux dirigeants étrangers de lui faire des « faveurs » politiques.

Déjà en janvier 2017, Trump demanda au président mexicain Nieto de l’aider à sauver la face et à remplir une de ses promesses électorales, en cessant d’affirmer publiquement que le Mexique ne payerait pas la construction de son fameux mur. D’ailleurs, Trump avouait alors que le mur n’était pas important sur le plan de la sécurité nationale, mais qu’il était très important pour lui politiquement parlant.

Quelques semaines plus tard, lors d’un appel téléphonique au premier ministre australien, Trump demanda à Turnbull de l’aider à nier un engagement pris par son prédécesseur à l’égard de l’Australie concernant l’accueil de réfugiés fuyant des zones de guerre. Trump expliqua alors que la tenue de cet engagement était politiquement « gênante pour [lui] » parce qu’il le ferait passer pour un idiot aux yeux du public américain.

Par ailleurs, Trump demanda aussi à Turnbull, à l’été 2017, que les services de renseignement australien investiguent les origines de l’enquête de l’avocat spécial Mueller sur l’ingérence russe dans la campagne de 2016. Il demanda ensuite à Boris Johnson, futur premier ministre britannique, de l’aider à discréditer l’enquête Mueller.

Dans le cas ukrainien, la transcription de ses échanges de juillet dernier démontre l’ampleur du scandale dans lequel Trump s’est personnellement embourbé. Après avoir suspendu l’aide militaire à l’Ukraine pour inciter cette dernière à déclencher une enquête sur la famille Biden, il renouvela sa demande directement au président Zelensky dans l’échange du 25 juillet.  

Trump ne fit alors aucune mention des intérêts nationaux américains. Opposé aux objectifs de la politique américaine sur la nécessité de limiter les ambitions de la Russie, Trump n’hésita pas dans cette affaire à mettre en danger la sécurité non seulement de l’Ukraine, mais aussi celle de toute l’Europe.

Chaque jour apporte son lot de révélations sur les efforts déployés par Trump auprès du président ukrainien pour l’amener à déclencher une enquête sur la famille Biden. Incidemment, Trump a assujetti tout le personnel de son administration dans ses efforts pour faire pression sur le président ukrainien. 

La correspondance du Département d’État démontre que le secrétaire Mike Pompeo était fortement impliqué dans le stratagème du président pour que l’Ukraine lance l’enquête demandée sur Biden. De même, plusieurs hauts diplomates américains furent sollicités dans le même dessein. 

William Barr, procureur général des États-Unis, s’était déjà rendu en Italie à la demande de Trump pour rencontrer des agents des services de renseignements italiens au sujet de l’enquête Mueller. Dans le dossier ukrainien, il supervisa le bureau du conseil juridique de la Maison-Blanche. Grâce aux justifications légales fournies par Barr, la Maison-Blanche émit un refus sans précédent concernant le dévoilement du contenu de la plainte du lanceur d’alerte sur l’affaire ukrainienne.  

En plus de mobiliser Rick Perry, secrétaire à l’énergie, dans le dossier ukrainien, Trump impliqua aussi le vice-président Mike Pence. Après avoir ordonné à Pence d’annuler son voyage pour l’inauguration du président ukrainien comme moyen d’envoyer un message clair à ce dernier, Pence fut désigné pour l’informer que l’aide américaine à l’Ukraine était suspendue.

Loin d’être contrit par le dévoilement public de l’affaire ukrainienne, Trump en rajouta au début d’octobre. Il interpella publiquement les dirigeants chinois et leur demanda d’enquêter sur Biden. Il signifia même que la Chine aurait tout à gagner à le faire, car son administration pourrait se montrer reconnaissante dans les négociations commerciales qui ont repris le 10 octobre.

Une bonne partie des hauts fonctionnaires américains œuvrant en politique étrangère furent « horrifiées par son traitement brusque des autres dirigeants et le non-respect du protocole diplomatique ». Néanmoins, les partisans de Trump continuent d’approuver sans manifester aucune réserve la façon dont le président américain manipule ses homologues étrangers.

L’affaire ukrainienne confirme le manque total de décence de la part de Trump. Il est prêt à utiliser tous les pouvoirs du bureau ovale et à créer de toutes pièces une fausse histoire de corruption pour discréditer un dangereux adversaire politique. Pour lui, la seule chose qui compte, c’est de remporter coûte que coûte les élections de 2020.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.