Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
Lors de ses voyages d’exploration au Canada, Jacques Cartier rencontra plusieurs communautés iroquoiennes très peuplées le long du Saint-Laurent ayant d’importants établissements notamment à Québec, Trois-Rivières, Sorel, Montréal.
Lors de ses voyages d’exploration au Canada, Jacques Cartier rencontra plusieurs communautés iroquoiennes très peuplées le long du Saint-Laurent ayant d’importants établissements notamment à Québec, Trois-Rivières, Sorel, Montréal.

La dissémination des Amérindiens en Nouvelle-France aux 16e et 17e siècles

CHRONIQUE / À la suite de la « découverte » des Amériques, les épidémies furent sans doute le facteur déterminant dans la prise de contrôle rapide du continent. En plus d’être confrontés à des Européens mieux armés, les Amérindiens devaient faire face à un ennemi encore plus sournois, les épidémies. Le monde assista alors à une des plus grandes dépopulations de l’Histoire.

Dans les Antilles, au Mexique et au Pérou, environ 90 % des Amérindiens périrent lors d’épidémies en moins d’un siècle. Le même phénomène survint, plus ou moins à retardement, en Amérique du Nord. Les Hollandais, puis les Anglais et les Français bénéficièrent largement aussi du concours des épidémies pour assurer leur mainmise sur de vastes territoires.

Lors de ses voyages d’exploration au Canada, Jacques Cartier rencontra plusieurs communautés iroquoiennes très peuplées le long du Saint-Laurent ayant d’importants établissements notamment à Québec, Trois-Rivières, Sorel, Montréal. On doit distinguer ces communautés des Iroquois des Cinq-Nations, étant culturellement plus proches des Hurons. 

Cartier visita de grands villages comme Stadacona (Québec) et plusieurs bourgades à Hochelaga, sur l’île de Montréal. Nombre de ces villages fortifiés de palissades comptaient 2000 habitants. Un village du Mont-Royal aurait compté 3000 habitants. En 1535-1536, Cartier constata que les Iroquoiens de Stadacona mouraient en grand nombre d’une maladie contre laquelle ses hommes étaient immunisés. 

Il s’agit de la plus ancienne épidémie documentée qui survint dans la vallée du Saint-Laurent. Les historiens établiront plus tard que les Iroquoiens furent alors victimes d’une épidémie de variole propagée par les hommes de Cartier. Lorsque Champlain vint en Nouvelle-France, 65 ans plus tard, Stadacona et Hochelaga étaient devenus des villages fantômes et les Iroquoiens avaient disparu de la vallée du Saint-Laurent.

Cette disparition demeure une énigme pour beaucoup de spécialistes. Il est difficile d’établir le rôle des épidémies dans leur disparition à partir de 1540. Les peuplades amérindiennes entraient aussi régulièrement en guerre entre elles. La rivalité entre Algonquins et Iroquoiens était séculaire. Ces deux peuples étaient des ennemis jurés. Plusieurs historiens et anthropologues estiment que cette disparition doit être d’abord imputée aux Hurons. Non seulement ces derniers entretenaient des relations tendues avec les Iroquoiens, mais les deux groupes nourrissaient une forte rivalité pour le contrôle du commerce des fourrures. En ce sens, les Iroquoiens auraient étaient victimes de deux catastrophes survenant presque simultanément.

L’archéologie démontre néanmoins que les Iroquoiens avaient cessé d’habiter leurs villages dans la vallée du Saint-Laurent vers 1580. Aujourd’hui, les Hurons et les Mohawks revendiquent une filiation culturelle avec les Iroquoiens. Toutefois, plusieurs anthropologues estiment qu’ils se seraient réfugiés au sein de différentes tribus, notamment les Hurons-Wendats, les Montagnais et les Abénaquis, dans lesquelles ils auraient été assimilés.

En plus des épidémies propagées par les Français, il semblerait que la région des Grands Lacs aurait vécu des épidémies en provenance du sud-est des États-Unis causées par l’expédition de Harnando de Soto, qui remonta jusqu’au Tennessee et au Kansas, et qui se serait peut-être rendu jusqu’au lac Michigan. Champlain rapporte d’ailleurs en 1610 une visite d’Amérindiens de Floride dans la vallée du Saint-Laurent. Les Amérindiens de l’Ontario semblent avoir été disséminés par des épidémies que l’expédition de Soto aurait entraînées avant même l’arrivée de Champlain.

Quoi qu’il en soit la répartition des peuples amérindiens était très différente au début du 17e siècle de ce qu’elle était lors des voyages de Cartier. Les Algonquins, encore semi-nomades, occupaient désormais la rive nord de la partie québécoise de la vallée du Saint-Laurent. Cette situation va amener Champlain à forger en 1609 une alliance avec ceux-ci et les Hurons contre les Iroquois qui vivaient largement dans un territoire composant aujourd’hui les États de New York et de Pennsylvanie. 

La dissémination des Algonquins au 17e siècle est documentée de manière sommaire. Il n’y a pas d’étude approfondie sur la question. Néanmoins, les jésuites rapportèrent en 1611 que beaucoup d’Algonquins de la vallée de l’Outaouais étaient emportés par une fièvre mortelle. Ils constatèrent de nouveau pendant l’hiver 1623-1624 la mort de nombreux Algonquins due à cette contagion. Par ailleurs, les Algonquins subirent une importante épidémie autour du poste de Trois-Rivières en 1634.

La Huronie était située dans l’Ontario d’aujourd’hui. Comme prolongement du Saint-Laurent, elle se trouvait au cœur du lucratif commerce des fourrures. En 1615-1616, Champlain évalua sa population à 30 000 habitants, avec 18 villages, et disposant de 2000 guerriers. En 1632, il réduisit sa population à 20 000. Les jésuites, pour leur part, estimaient la population de la Huronie en 1634 à 30 000 habitants vivant dans une vingtaine de villages.

Une lettre de Champlain datée de 1608 mentionne la mort de plusieurs Amérindiens des suites de la dysenterie. En 1611, les jésuites notèrent une augmentation du nombre de morts dans les communautés amérindiennes depuis l’arrivée des Français. Par ailleurs, l’archéologue Robert Larocque soulève l’hypothèse de plusieurs épidémies d’influenza touchant la Huronie entre 1609 et 1634.

En tenant compte de ces chiffres, il est possible de prendre acte de l’ampleur de la chute démographique causée par les trois épidémies successives qui frappèrent la Huronie entre 1634 et 1640. Les jésuites effectuèrent un recensement exhaustif dans la Huronie en 1640, en se promenant de campement en campement, de village en village. Ils comptèrent ainsi la présence de cinq missions, 32 villages, 700 grandes maisons, 2000 feux (tentes) et un total de 12 000 habitants.

Selon l’anthropologue Denis Delage, les maladies propagées par les contacts avec les Européens, telles que la rougeole, la grippe et la variole, ont considérablement affaibli les Iroquoiens et autres peuplades amérindiennes. Lorsque les colons européens s’installèrent au 17e siècle, ils trouvèrent une terre en partie inoccupée. Et cela ne marqua que le début de la dissémination des Amérindiens dans la vallée du Saint-Laurent.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke