La crise des collèges privés américains

ANALYSE / Sur 4300 universités et collèges aux États-Unis, 1625 sont des institutions publiques, 1700 sont des collèges privés sans but lucratif et 985 sont des établissements à profit. Les collèges et universités privés sans but lucratif dispensent de l’enseignement à 3,4 millions d’étudiants et emploient 750 000 personnes. Le nombre d’étudiants inscrits dans ces collèges varie d’une centaine à plus de 30 000, pour une moyenne de 1920 étudiants.

Les 1700 universités et collèges privés sont très importants économiquement parlant pour les communautés locales. Les budgets globaux de ces établissements atteignaient 372 milliards $ en 2018 et généraient des retombées économiques locales d’environ 930 milliards. Par ailleurs, plus de 40 %, soit 1,4 million d’étudiants de ces établissements, contribuent à leurs communautés par différents travaux bénévoles.

Ces institutions vont des collèges d’arts libéraux à de grandes universités de recherche en passant par des collèges afro-américains, des établissements non mixtes, des collèges associés à différentes églises et confessions religieuses, des écoles de deux ans et des collèges dispensant des formations professionnelles.

Or ce système particulier d’éducation est de plus en plus sous pression. Non seulement il ne s’est pas relevé de la crise financière de 2007-2008, mais il est aussi confronté à un important défi démographique. Ayant connu déjà une baisse de 10 % de leur population étudiante en 2010-2011 et en 2018-2019, ces institutions devraient voir chuter leurs inscriptions d’un autre 15 % d’ici 2025, selon le Département de l’éducation américain.

De ces 1700 institutions, 800 font face à des « défis stratégiques critiques » causés soit par une gestion inefficace, soit par leur taille réduite. Ceux qui ont moins de 1000 étudiants inscrits sont menacés de fermeture. La tendance à la fusion ou à la fermeture de ces petits collèges privés s’est d’ailleurs accentuée depuis 15 ans passant de 8 à 20 par année.

La crise des collèges privés découle largement des changements démographiques. Alors que la population américaine se déplace de plus en plus vers le sud et le sud-ouest, les États de la Nouvelle-Angleterre et du Midwest sont particulièrement touchés toujours par cette crise. Par exemple, trois établissements du Vermont ont annoncé leur fermeture en 2018, soit les collèges Green Mountain, du Vermont du Sud et de Saint-Joseph.

Le Collège Mont Ida, un établissement vieux de 118 ans, a été forcé de fermer ses portes en mai 2018. L’Université du Massachusetts à Amherst a fait l’acquisition de son campus de Newton avec ses 74 hectares. Les 1400 étudiants du collège se virent offrir l’opportunité de poursuivre leurs études à l’un des campus sœurs de l’Université du Massachusetts à Boston, Lowell ou Amherst.

Cette baisse de la population étudiante est déjà fortement ressentie dans certains collèges situés dans des régions touchées par la baisse démographique. Tentant de rester concurrentiels, ces collèges ont développé différentes stratégies pour attirer de nouveaux étudiants, en réduisant par exemple les frais d’inscription et en modernisant leurs laboratoires et systèmes de logement.

Réduire le nombre de cours et fermer les programmes les moins rentables n’apparaissent cependant pas comme la solution miracle. Ces opérations ne représentent que le début d’une spirale infernale menant ultimement à la fermeture de l’institution. Les établissements qui réussissent le mieux à survivre ne sont pas nécessairement ceux qui disposent des plus grandes fondations. Ce sont ceux qui se montrent les plus créatifs et les plus entreprenants.

Alors que le Collège Hampshire voyait ses inscriptions chuter de 1100 à 600, le conseil de rétablissement répliqua avec une stratégie audacieuse. Le collège abandonna ses programmes de majeurs pour concentrer ses énergies sur les « problèmes urgents de notre époque ». Aussi, il créa un « nouveau programme axé sur des sujets tels que le changement climatique et l’immigration » basé sur une approche interdisciplinaire, ce qui lui a permis de garder tous ses employés.

Si ces stratégies peuvent fonctionner pour certains collèges, elles ne représentent pas une solution collective à long terme. Ces collèges n’ont d’autant pas la base financière pour affronter les changements technologiques à venir qu’ils sont, en tenant compte de l’inflation, confrontés depuis 2007 à baisse de leur financement gouvernemental par étudiant.

Afin d’éviter des fermetures brutales, différents États et le gouvernement fédéral ont adopté des lois obligeant les collèges et universités à divulguer régulièrement leur situation financière. Ainsi, face à des menaces de fermetures, les petits collèges doivent adopter des plans permettant aux étudiants de terminer leurs études ailleurs et d’éviter de causer des dommages inutiles aux petites communautés dans lesquelles ceux-ci représentent une partie importante de la vie sociale et économique.

Les plans de fermetures peuvent prendre différentes formes afin de bloquer de manière préventive l’intervention de groupes peu scrupuleux. Ces plans peuvent aller d’une dissolution bien planifiée à la formation d’alliances avec un autre collège, à la fusion avec une autre institution, à un désinvestissement ou à la conversion du collège en une fondation éducative communautaire. Néanmoins, ces plans doivent d’abord être axés sur les besoins des étudiants.

La situation précaire de nombreux collèges amène les familles des futurs étudiants à s’intéresser de plus près à la situation financière de l’institution où ils projettent d’envoyer leurs enfants et à questionner la qualité de sa gouvernance. Les collèges qui se montrent le plus transparents sont ceux qui sont en mesure d’attirer le plus grand nombre d’inscriptions.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.