Gilles Vandal
Les zones rurales des États-Unis connaissent un déclin quasi irréversible.
Les zones rurales des États-Unis connaissent un déclin quasi irréversible.

Déclin majeur des régions américaines

ANALYSE /Les zones rurales des États-Unis connaissent un déclin quasi irréversible. Alors que les zones urbaines ont connu une croissance de leur population de 13 % depuis 2000, 61 % des comtés ruraux ont subi une chute démographique. Les régions rurales connaissent un taux de mortalité plus élevé que celui de natalité en plus de voir une partie de leur population immigrer vers les grandes villes ou les régions ensoleillées. Ce phénomène est particulièrement évident au Midwest et dans le Nord-Est.

La diminution des professions agricoles entraîne la « mort » des petites villes. Cette lente agonie des campagnes américaines est mesurable et significative. Les communautés rurales languissent sous une panoplie de problèmes : populations vieillissantes, chômage endémique, dépendance économique. 

Alors que l’économie rurale continue de stagner, la production économique et les nouveaux emplois ont continué de croître depuis trois ans dans les grandes villes et les banlieues. Les communautés rurales qui ont perdu 400 000 emplois depuis 2010 ne voient pas comment leur situation pourrait s’améliorer. Les tarifs agricoles, imposés depuis deux ans, sont fortement ressentis par les propriétaires des exploitations agricoles familiales qui ont vu leurs revenus décliner de 40 % depuis 2013.

Les fermes familiales qui étaient au cœur de l’économie rurale américaine disparaissent à un rythme accéléré pour être remplacées par une agriculture plus industrialisée. De 6,8 millions en 1935, le nombre de fermes familiales a été réduit à moins de 2 millions en 2017. 

Avec la consolidation de la production agricole, les régions rurales s’appauvrissent inéluctablement. Plus encore, les industries extractives reposant sur les mines ou le bois sont aussi en crise. La richesse semble avoir quitté les campagnes, sans donner d’indication d’un retour prochain.

Les conséquences sont tangibles et réelles. La diminution du nombre de fermes et des industries locales entraîne par ricochet un effet boomerang : fermeture des banques, des quincailleries, des cinémas et des épiceries. Dans une visite de n’importe petite ville du Midwest, un constat ressort. Les magasins du centre-ville et de la rue principale sont fermés.

Ainsi, avec l’effondrement de l’économie rurale, les travailleurs locaux ont souvent perdu leur gagne-pain. Alors que ceux qui ont des ressources décident souvent de partir, ceux qui restent ne voient pas d’alternative pour leur avenir. Les jeunes ruraux espèrent que les grandes villes vont leur permettre d’obtenir de meilleurs moyens de subsistance. 

Pauvreté endémique et dysfonctionnement social vont de pair. Les familles luttent pour survivre et tentent souvent en vain de conserver leur maison. La drogue devint la solution à leurs problèmes sociaux, alors que le monde rural est touché par une crise des opioïdes frappant particulièrement la population blanche.

Plus encore, les problèmes sociaux sont aggravés par les compressions budgétaires des républicains qui gouvernent les États à prédominance rurale. Ainsi, une centaine d’hôpitaux ruraux ont été fermés depuis 2010. En conséquence, certains patients doivent parcourir plus de 160 km pour trouver un hôpital.

En 2016, 20 % des travailleurs américains n’avaient pas de diplôme secondaire. Or 80 % de ceux-ci vivent dans des comtés ruraux. Par ailleurs, seulement 19 % des adultes en milieu rural ont un baccalauréat, comparativement à 33 % pour les régions urbaines. Les régions rurales sont donc moins aptes à lancer de nouvelles entreprises pour ramener les emplois. Les Américains vivant dans les régions rurales, composées à 96 % d’une population blanche, ont tendance à avoir moins d’enfants. L’immigration pourrait corriger en partie ce déficit démographique. D’ailleurs, les régions rurales ne possèdent que 2,3 % de personnes étant nées à l’étranger, comparativement à 15 % dans les régions urbaines.

Or, il y a 40 ans, les grandes villes américaines connaissaient un déclin similaire à celui que le monde rural américain connaît présentement. Les grandes villes se relevèrent de cette déprime par l’arrivée de nouvelles populations. Les immigrants, largement scolarisés, furent au centre de la renaissance urbaine et du nouveau dynamisme économique du pays. 

Depuis 30 ou 40 ans, les centres urbains qui se sont montrés plus réceptifs aux changements démographiques et culturels frappant le pays, ont également été plus en mesure de profiter de la transformation en cours de l’économie. Alors que les grands centres urbains et leurs banlieues se montrent ouverts aux innovations économiques, les petites villes et les régions rurales semblent réfractaires aux politiques qui pourraient assurer leur croissance.

Toutefois, l’immigration est devenue une des questions les plus polarisantes aux États-Unis. Ce débat représente une ligne de fracture centrale qui empoisonne toute la vie politique américaine. Paradoxalement, ce sont les États ayant le moins d’immigrants qui sont le plus opposés à l’immigration. Or, pour sortir de leur stagnation économique et de leur déclin démographique, les zones rurales devraient rejeter les politiques xénophobes et se montrer plus accueillantes à l’égard des immigrants. 

Ce clivage économique entre régions rurales et centres urbains apparaît aussi dans une fracture politique. Le Parti républicain est devenu essentiellement un parti de blancs représentant les habitants des petites villes et des régions rurales. Wil Hurd, le seul Afro-américain républicain membre de la Chambre des représentants, a annoncé son retrait de la politique.  

Entre-temps, le Parti démocrate se montre à l’aise avec la transition vers une économie postindustrielle et ouvert à la diversité raciale et ethnique. Cette approche, reposant sur la tolérance, lui permet de forger une large coalition composée « d’électeurs plus jeunes, plus diversifiés, fortement urbanisés ». Cette formule est très gagnante à long terme.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.