Le navire de ravitaillement Asterix

Le lobby personnel de James K. Irving

CHRONIQUE / Au moment même où le Comité de la défense nationale étudiait les besoins de la Marine canadienne, au printemps 2017, le patriarche de la compagnie Irving, James K. Irving, a débarqué dans le bureau du député conservateur Pierre Paul-Hus, pour le convaincre de laisser tomber le chantier de la Davie.

«Il m’a dit qu’on devrait plutôt construire des condos sur l’emplacement de la Davie», raconte le député, qui siégeait à l’époque sur le Comité de la défense nationale de la Chambre des communes.

C’est ce même comité qui a publié un rapport de 112 pages en juin dernier, recommandant que le gouvernement du Canada «envisage des chantiers navals additionnels» au pays, pour répondre aux besoins de sa Stratégie nationale en matière de construction navale. Cette recommandation allait dans le sens d’une utilisation accrue du chantier maritime de la Davie, une recommandation à laquelle s’opposaient les chantiers de Vancouver et d’Halifax.

Le rapport du Comité de la défense nationale confirme d’ailleurs ce lobby : «Les représentants d’Irving Shipbuilding et de Seaspan ont affirmé qu’il n’y a pas suffisamment de travail de construction navale pour la Marine et la Garde côtière afin d’alimenter plus de deux chantiers». Pourtant, les besoins de la Marine en ravitailleurs avaient été également constatés par le Comité du Sénat sur la Défense, deux mois plus tôt : «Il est urgent que le Canada dispose de quatre pétroliers ravitailleurs d’escadre, deux sur chaque côte, pour assurer le ravitaillement en carburant et en matériel des navires de guerre» avaient conclu les sénateurs.

Le gouvernement Trudeau a toutefois décidé de ne pas combler les besoins de la Marine en ravitailleurs, tant que le renouvellement de la flotte de navire de guerre ne serait pas plus avancé. Ce qui prendra plusieurs années. En attendant, le fédéral a jugé qu’il serait moins coûteux de louer au besoin des ravitailleurs de l’Espagne et du Chili.

Lundi, des représentants du fédéral ont communiqué avec le gouvernement Couillard pour expliquer qu’il n’est pas question de donner le feu vert à l’Obelix, le deuxième projet de ravitailleur du chantier de Lévis. L’entourage de Justin Trudeau a également communiqué avec Le Soleil pour faire valoir que des décisions pourraient venir assez rapidement sur la restauration de deux ou trois traversiers, et la construction des nouveaux navires de La Garde côtière. Le 16 novembre, le conseiller principal de Justin Trudeau pour le Québec, Mathieu Bouchard, a participé à une rencontre avec les patrons et les représentants syndicaux de la Davie. Jacques Létourneau, le président de la CSN, était à la rencontre. Comme les autres chantiers maritimes sont surchargés, on a fait valoir que la Davie sera en bonne position pour décrocher des contrats. Mais il faudra attendre longtemps avant que ces décisions ne se transposent en heures de travail sur le chantier de la Davie.

La controverse autour de ces ravitailleurs a été la scène d’un énorme jeu de lobby. On me confirme, à Ottawa, que les fonctionnaires fédéraux impliqués dans ce dossier «n’aiment pas» la Davie. L’arrivée de Marcel Aubut parmi les lobbyistes de l’entreprise n’a pas aidé, m’a-t-on confié…

Mais plus encore, c’est la mauvaise réputation passée de la Davie qui a nui. Comme par hasard, le Globe and Mail de Toronto a publié une enquête sur le chantier de Lévis, pendant que le Comité de la défense préparait son rapport. On reconnaît, dans les officines fédérales, que ce genre d’enquête journalistique a pu avoir été alimentée par le lobby des chantiers de Vancouver et Halifax. Un peu comme dans le dossier de Bombardier ou du projet Énergie Est, la presse torontoise est souvent critique lorsque le Québec devient un concurrent ou un obstacle aux intérêts économiques des autres provinces.

Quoi qu’il en soit, le dossier de la Davie est à ce point politiquement chargé que le gouvernement fédéral ne peut pas l’ignorer. On m’assure qu’on presse le pas. Mais ce ne sera jamais assez rapide pour éviter la mise à pied des travailleurs annoncée la semaine dernière.