Chronique

Partir pour mieux revenir

CHRONIQUE / Ce n’est pas vrai qu’on quitte la politique à 40 ans parce que la route du parc jusqu’à Québec est longue ou épuisante. Quand on a voulu devenir chef de son parti à deux reprises et qu’on n’a plus la motivation nécessaire pour continuer, c’est parce qu’il n’y a plus de grands projets à l’horizon.

À cet égard, la décision d’Alexandre Cloutier de quitter la politique à la fin de son mandat est un constat d’échec pour le Parti québécois (PQ). C’est une admission cruelle que Jean-François Lisée n’a aucune chance de former le gouvernement aux prochaines élections.

Ce n’est pas le cas d’Agnès Maltais ou de Nicole Léger. Toutes deux dans la soixantaine, et après un cancer dans le cas de Mme Léger, il est normal que les deux députées veuillent passer à autre chose et de laisser la place à la relève. Mais le cas de M. Cloutier est différent: il ne voit plus de défi pour lui au sein de l’équipe de Jean-François Lisée.

Il demeure pourtant un passionné de la politique, au point de révéler qu’il pourrait y revenir. «Mes premiers chapitres en politique sont donc écrits, bien qu’en toute sincérité, à 40 ans, je suis incapable d’exclure qu’il y en ait d’autres».

Je vous prédis qu’il y en aura d’autres. En fait, la quasi-totalité de l’allocution d’Alexandre Cloutier, mardi matin, pourra être reprise intégralement dans un an ou deux, s’il décide de postuler à nouveau la direction du Parti québécois. «La politique, tel qu’elle se pratique aujourd’hui, correspond moins à mes idéaux. La partisanerie banalise nos institutions, elle tue l’esprit d’initiative, vise inutilement à tisser des barrières, souvent des barricades de façade, qui ne résistent pas à l’épreuve du temps.»

Question: pourquoi faut-il attendre les démissions pour entendre ce genre de propos de la part de nos élus? C’est tellement dommage…

Je vous passe une autre citation de Cloutier qu’il pourra utiliser à son retour: «Le défi de la politique de demain est de viser davantage sur ce qui unit, marquer l’union plutôt que la division, rassembler les gens qui veulent construire le Québec ensemble, sans aléas d’étiquettes qui divisent d’emblée…»

Vous ne trouvez pas que ça ressemble à un discours de candidature au leadership? Moi si. Alexandre Cloutier a compris que s’il désire revenir un jour en politique, il vaut mieux de projeter l’image d’un candidat du renouveau, et non pas celle du membre malheureux d’une équipe battue aux élections. À son âge, il a le temps d’attendre une défaite des libéraux ou même la fin d’un éventuel gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ). Au fond, il est parti pour mieux revenir.

Somme toute, l’annonce de ces démissions la même journée ont été un moment difficile à passer pour Jean-François Lisée. Mais il valait mieux le passer plus tôt que tard. Le chef aura l’occasion de se reprendre ce mercredi, lors de l’annonce de la candidature de Nathalie Leclerc, la fille de Félix.

Il y aura d’autres annonces similaires, notamment au Parti libéral qui cherche lui aussi à faire de la place pour la relève. Mais ce qu’on a vu dans les annonces au PQ, c’est le début des rouages menant au déclenchement officiel de la campagne électorale. À cette étape, tous les chefs ont besoin de connaître les intentions de leurs députés, afin de savoir où présenter leurs recrues.

Le défi des partis, dans ce contexte, est de préserver les acquis. C’est notamment le cas pour le PQ dans Taschereau, ce «village gaulois» qui a résisté à tous les assauts sous Agnès Maltais. Mais la majorité de la députée a été réduite à 451 voix aux dernières élections. S’il fallait que le «village» tombe aux mains des «Romains» de la CAQ ou du PLQ, ce serait dramatique pour Jean-François Lisée.

Chronique

Et maintenant, moi aussi!

CHRONIQUE / «Les paroles s’envolent, les écrits restent», nous rappelle un vieux proverbe ancien qui fait état de la prudence accompagnant la rédaction d’un texte, par opposition à une entente verbale. C’est tout aussi vrai dans le domaine public où les controverses sont souvent le résultat d’ambiguïtés ou d’interprétations erronées données aux propos tenus.

Voilà pourquoi il faut aller voir les textes dans le débat sur la déclaration commune #EtMaintenant, lancée dimanche soir dans la suite du mouvement #MoiAussi, #MeToo.

Les réserves exprimées autour de ce mouvement portent sur le fait que les dénonciations dans les médias sociaux constituent une forme de justice populaire où les règles de droit et la présomption d’innocence n’existent plus. Le texte de la déclaration fait les nuances nécessaires. Voilà pourquoi il est important de le lire avant de le commenter. 

«Oui, il y a une différence entre un commentaire sexiste et une agression sexuelle, font valoir les auteures. Mais un acte a-t-il besoin d’être criminel pour être inapproprié? S’il est posé sans le consentement de la personne, s’il se répète, si le refus entraîne des représailles, cet acte est un abus de pouvoir. Il n’a pas pour but de séduire, mais d’asseoir une domination.»

Ce sont ces trois mots, «s’il se répète», que tous devraient au moins comprendre. Il me semble que c’est assez clair. Il peut arriver à tout le monde de dire des «conneries» dans le cours d’une discussion ou d’échapper une mauvaise blague. Mais ce n’est pas acceptable de répéter les mêmes «conneries» jour après jour, notamment lorsqu’il s’agit de compliments non désirés sur la tenue vestimentaire ou l’allure physique d’un ou d’une collègue de travail.

Je ne parlerai pas ici d’agressions sexuelles, parce que c’est clair: il faut aller à la police même si c’est pénible et difficile. Une vaste enquête du Globe and Mail, l’an dernier, a d’ailleurs amené les corps policiers à fouiller dans leurs vieux dossiers et à revoir l’accueil souvent inadéquat réservé aux victimes. La preuve demeure difficile à établir, mais les méthodes policières s’améliorent.

Toutefois, ce à quoi on assiste ici est plus vaste: «Ce n’est pas de victimisation dont il est question, mais d’une force qui enfin s’affiche», écrivent encore les auteures de #EtMaintenant. 

Cette force, c’est l’expression de la place que les femmes ont décidé de prendre et à laquelle elles ont droit. C’est également la manifestation d’un refus global du traitement sexiste dont elles font encore les frais. C’est un appel à la solidarité féminine, mais également un appel à l’aide: «Nous voulons continuer sur cette lancée, les hommes à nos côtés. Tellement reste à faire. Afin que les politiques publiques, la culture des entreprises et des institutions, les contenus médiatiques — eh oui, les relations amoureuses et sexuelles — évoluent dans le sens d’une véritable égalité entre les sexes.»

Si on s’en tient au texte, voilà le défi que nous propose la déclaration #EtMaintenant. Personne ne peut décemment s’opposer à cet appel qui trouvera sa place d’une manière ou de l’autre dans les débats politiques à venir. D’ailleurs, Philippe Couillard s’est empressé lundi de lui manifester son appui. Si nos élus veulent envoyer un premier signal rapide en guise de réaction, ils pourraient répondre sans tarder à l’avis du Protecteur du citoyen, Marie Rinfret. Elle a demandé qu’on élimine tout délai de prescription pour les recours civils en cas d’agression sexuelle, de violence subie durant l’enfance ou de violence d’un conjoint ou d’un ex-conjoint. C’est marginal dans le débat, mais ça demeure important.

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À la mémoire de toutes les victimes

CHRONIQUE / Avec ou sans journée nationale contre l’islamophobie, le 29 janvier marquera un changement important à la mémoire des victimes de la Grande Mosquée à Québec et de l’École polytechnique à Mont­réal. Tous les Québécois seront dorénavant tenus par la loi d’enregistrer leurs armes à feu sans restriction. Ils auront un an pour le faire.

C’est un changement controversé, mais significatif. Il concerne principalement les armes de chasse, ce qui a provoqué un tollé dans les milieux comme celui des chasseurs. Même l’ancien ministre Lucien Lessard, du Parti québécois, a fait une sortie publique pour dénoncer cette mesure, qu’il estime inutile et coûteuse. 

Les gens qui achètent des armes à feu au Canada doivent déjà obtenir un permis d’acquisition, ce qui leur impose un cours de sécurité sur le maniement et l’entreposage des armes. Ils doivent remplir un formulaire sur leurs antécédents personnels et celui de leur partenaire conjugal. Le conjoint et deux autres répondants doivent aussi appuyer la demande. Bref, la police peut déjà savoir rapidement, sur un site informatique centralisé, si un individu détient un permis de possession d’armes à feu. Ce qu’elle ne sait pas cependant, c’est si la personne concernée possède une arme, si elle en a plusieurs, et surtout de quelle sorte d’arme il s’agit. Ce qui fait dire aux policiers que l’immatriculation leur donnera un outil plus efficace pour savoir qui a des armes et qui n’en a pas dans le cas d’une intervention. L’immatriculation forcera également les détenteurs d’un permis de possession de révéler combien ils en ont, de quelle sorte d’armes il s’agit, et à quel endroit elles sont conservées.

Un tel registre n’aurait probablement pas évité le drame à la mosquée de Québec. Mais ce n’est pas le seul but de la mise en place du registre. Selon l’Institut national de santé publique, 127 personnes par année sont décédées à la suite d’un suicide par arme à feu entre 2009 et 2013. C’est 5 fois plus élevé que le nombre d’homicides par le même moyen. L’institut fait valoir que dans la moitié des cas, la crise suicidaire est de courte durée, soit moins de 10 minutes. Ce qui fait dire à l’organisme que la seule présence des armes dans une maison augmente les risques de suicide ou de violence conjugale, et que les mesures de contrôle comme l’immatriculation obligatoire constituent des freins désirables à la possession de telles armes. 

Au 28 février 2015, on dénombrait 1 654 239 armes à feu sans restriction au Québec. C’est peu par rapport aux statistiques sur le même sujet aux États-Unis où il y en aurait 310 millions. Mais justement : les Québécois et la majorité des Canadiens ne veulent pas vivre le cauchemar des Américains. Un grand total de 987 personnes ont été tuées par balles au cours d’interventions policières aux États-Unis l’an dernier, selon une compilation publiée mardi par le Washington Post. C’est énorme. Et vous savez pourquoi les policiers américains ont la gâchette aussi rapide? Parce qu’il y a des armes à feu dans plus du tiers des foyers américains, et que les policiers ont peur. Ils tirent les premiers…

La seule réserve sérieuse à la création d’un registre québécois des armes à feu porte sur les coûts. Après le fiasco du registre fédéral, qui devait à l’origine coûter 2 millions $, mais dont la facture a grimpé à 1 milliard $, il est normal de poser la question. Les derniers estimés du gouvernement Couillard tournaient autour de 21 millions $. Mais sur ce point, on n’a aucune garantie. Maintenant que la décision est prise d’aller de l’avant avec ce projet, le défi est de le faire dans un cadre budgétaire raisonnable.

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Tempête au Québec, calme en Ontario...

CHRONIQUE / C’est tout de même révélateur : pendant que les politiciens et les médias du Québec débattent de la demande d’une journée contre l’islamophobie comme si c’était une crise nationale, c’est le calme plat sur le sujet en Ontario. Pas un mot sur cette nouvelle dans le Globe and Mail depuis la fin de semaine.

Pourtant, c’est au gouvernement Trudeau et non à Philippe Couillard que la demande du Conseil national des musulmans canadiens a été expédiée. Mais c’est chez nous que le débat fait rage, comme si c’était au gouvernement du Québec qu’il incombe de répondre.

Je comprends que c’est à Québec et non à Toronto ou Halifax que le drame du 29 janvier 2017 à la Grande Mosquée est survenu, mais ce n’est pas suffisant pour expliquer ce qui se passe. Les Québécois ne sont pas tous islamophobes, mais ce serait hypocrite de prétendre que la peur ou les préjugés à l’endroit des musulmans n’existe pas ou n’est qu’un phénomène marginal chez nous. Il y a un problème sur cette question au Québec, et le débat en cours le démontre très bien, une fois de plus… et de trop!

Dans un tel contexte, il est dommage que le Conseil national des musulmans ait formulé sa proposition sans plus de préparatifs. Une règle de base en démocratie est de s’assurer d’appuis solides auprès des décideurs avant de lancer une idée ou un projet controversé. La réaction mitigée du gouvernement Trudeau à la proposition du Conseil démontre que cette précaution n’a pas été prise. Avec comme résultat qu’Ottawa n’a pas annoncé de décision, laissant ainsi le chemin libre aux politiciens québécois, qui s’en vont en élections, d’en faire un enjeu politique et partisan. La Coalition avenir Québec s’est empressée de rejeter la demande du Conseil des musulmans, et le Parti québécois a suivi, par crainte que la CAQ ne fasse des gains avec cette question.

Que faire dans une telle situation? La réponse s’impose : la tuerie à la Grande Mosquée de Québec a été un tel drame qu’il serait cruel d’entacher les activités commémoratives prévues, avec un débat partisan et teinté de préjugés. J’ignore si c’est réaliste, mais il me semble que le Conseil national des musulmans devrait retirer sa demande, quitte à revenir plus tard avec un projet faisant consensus. À défaut d’un tel compromis, les politiciens du Québec devraient laisser au gouvernement Trudeau le soin de se dépêtrer avec cette proposition. Parce que de toute manière, c’est à lui qu’elle a été présentée.

Bref, on se calme et on tient les cérémonies commémoratives dans la dignité et le respect dûs aux victimes, à leur famille, ainsi qu’aux membres de la communauté musulmane qui ont été traumatisés par ces événements.

Cette controverse de début d’année donne un aperçu de la situation qui nous attend d’ici les prochaines élections. Comme les finances du Québec sont bonnes, que le taux de chômage est au plus bas et que la souveraineté n’est pas au menu, ce sont des questions comme l’immigration et la laïcité qui seront débattues. Des questions où il est très facile d’attiser les tensions et de faire de la démagogie. La santé aussi sera au rendez-vous. Mais on a l’habitude et c’est bien davantage la personnalité de Gaétan Barrette que l’état du réseau dont il sera question. Quant à l’éducation, la deuxième dépense budgétaire en importance du gouvernement, il est douteux qu’elle fasse les manchettes même si elle le mériterait bien.

Tout ça pour dire que si vous aviez hâte de voir le débat électoral porter sur autre chose que la querelle entre fédéralistes et souverainistes, vous serez servi cette année, Mais ce ne sera pas nécessairement pour le mieux.

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Seul son coiffeur le sait...

CHRONIQUE / Pendant que les gouvernements promettent à chaque exercice budgétaire de s’attaquer au travail au noir, ils ferment les yeux sur les appels à l’aide d’une industrie qui dénonce ce phénomène dans ses rangs depuis plusieurs années. Vous êtes passé chez votre coiffeur avant le temps des Fêtes? Lui avez-vous demandé s’il payait ses taxes et impôts comme tout le monde? Vous auriez peut-être dû…

Les dirigeants de l’Association professionnelle des employeurs de la coiffure du Québec viennent de lancer un appel à l’aide au Conseil du patronat (CPQ) pour mener une campagne de sensibilisation sur le sujet auprès des politiciens et de l’Agence du revenu. L’Association est membre du CPQ depuis un an. Elle espère y profiter d’une expertise de lobby plus forte, afin de faire entendre sa voix.

Le problème soulevé par l’Association est simple : de nombreux coiffeurs délaissent les salons professionnels pour travailler seuls ou «louer des chaises» dans des locaux et déclarer des revenus inférieurs à 30 000 $ par année, ce qui leur évite d’avoir à s’enregistrer à la TPS et à la TVQ. Selon l’Association, «une imposante majorité de salons de coiffure» sont dans cette situation. Une pratique qui équivaut à une fraude fiscale annuelle de 280 millions $ dans le secteur des soins personnels, selon une évaluation de l’Agence du revenu.

Outre la concurrence que cela leur crée, les employeurs de la coiffure font valoir que leur respect de la loi, notamment au chapitre de l’impôt, de la CNESST, des assurances et des congés payés, les défavorise par rapport à ceux qui travaillent au noir.

«Quand je paie un congé de maternité à une employée qui amène ses clients dans son sous-sol pendant ce congé et qui m’annonce ensuite qu’elle ne reviendra pas travailler pour moi, c’est une perte énorme», explique un membre de l’Association. Les employeurs affirment également que cette concurrence du travail au noir nuit à leur recrutement de personnel. Selon eux, plus de la moitié des coiffeurs au Québec évitent ainsi de payer la TVQ et la TPS, privant les gouvernements de revenus importants.

«En 2012, nous avons obtenu une rencontre avec le ministre Raymond Bachand», raconte le président de l’Association, Gervais Bisson. «Mais il y a eu des élections tout de suite après et ç’a été oublié.»

Les coiffeurs ont également soulevé le problème sous le gouvernement de Pauline Marois, raconte M. Bisson, mais ils se sont fait dire que le gouvernement «ne toucherait pas à ça» tant et aussi longtemps qu’il serait minoritaire.

À moins d’un an des prochaines élections, en octobre 2018, les coiffeurs tentent à nouveau de sensibiliser les politiciens, mais également la bureaucratie, afin que leur message ne soit pas perdu au lendemain du scrutin s’il y a un changement de gouvernement.

La démarche des employeurs coïncide avec l’implantation, au début de 2018, de modules d’enregistrement des ventes dans leurs commerces, comme on l’a fait dans les restaurants. Dans ce dernier cas, l’implantation de ces modules chez les restaurateurs aurait permis à l’Agence du revenu de récupérer plus de 400 millions $ par année. Les employeurs de la coiffure ne sont pas opposés à l’implantation de ces modules, mais ils estiment qu’elle doit être accompagnée d’autres gestes à l’endroit des gens de leur industrie qui travaillent au noir et qui ne paient pas leurs taxes et impôts.

Légitime comme requête? Il me semble que oui. Bien sûr, ils veulent protéger leurs entreprises. Mais c’est tout aussi légitime que de protester contre le congé de taxes accordé à Netflix, vous ne croyez pas? Parlez-en à votre coiffeur…

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La «bombe» Steve Bannon

CHRONIQUE / L’année 2018 commence un an jour pour jour comme en 2017 avec une «bombe météo» en provenance des États-Unis, et une bombe politique à Washington. Il y a un an, c’est l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche qui a créé une tempête «intense». Cette année, c’est la querelle entre Trump et son ancien bras droit Steve Bannon qui souffle sur la capitale américaine.

Cette «bombe» politique était prévisible. Elle résulte des conflits et des rivalités internes qui ont éclaté à la Maison-Blanche dès la prise du pouvoir par l’équipe de Trump, qui n’avait d’équipe que le nom. Aucun lien de confiance n’existait au sein de ce groupe.

La loyauté et la confiance sont des ingrédients essentiels en politique. Sans elles, c’est la méfiance et les luttes de pouvoir qui dominent. Cette loyauté commande qu’on ne profite pas de son passage à l’interne pour colliger les erreurs et les faiblesses du chef, et publier ensuite un livre à sensation. Si tous ceux et celles qui côtoient les leaders politiques profitaient de cette intimité temporaire pour dénoncer ensuite leurs petits travers et vendre de la copie, ce serait intenable.

Pourtant, c’est ce qu’a fait Steve Bannon, l’ancien collaborateur de Donald Trump, en collaborant à la rédaction d’un livre, Fire and Fury : Inside the Trump White House. Ce sera un succès sur le marché américain et même à l’étranger. 

Les extraits du livre dévoilés par le New York Times font dire à Bannon que le fils de Trump, Donald Trump junior, a posé un geste de trahison en rencontrant une avocate russe qui prétendait avoir des informations dommageables sur Hillary Clinton. Il le cite aussi disant que Ivanka Trump, la fille du président, est «sotte comme une brique». Le livre cite le courriel d’un employé de la Maison-Blanche décrivant ainsi la situation: «C’est pire que vous ne pouvez l’imaginer: un idiot entouré de clowns. Trump ne veut rien lire. Pas les mémos d’une page ni les résumés de nos politiques, rien. Il se lève et quitte en plein milieu des réunions avec les leaders de la planète parce que ça l’ennuie.» Le même livre cite un ami proche et conseiller de Donald Trump, Thomas J. Barrack, disant que le président «n’est pas seulement fou, il est stupide».

Bref, c’est de la très bonne lecture pour ceux qui aiment détester Donald Trump, mais ce n’est pas nouveau ou surprenant pour ceux qui suivent de près la politique américaine. Steve Bannon a-t-il manqué à la loyauté en collaborant à cet ouvrage? Certainement. A-t-il servi l’intérêt public? Pas nécessairement, à moins qu’on y trouve des révélations nouvelles et compromettantes sur le régime de Donald Trump.

Mais peu importe, le président n’a que lui à blâmer pour ce fiasco. C’est en s’entourant de gens comme Bannon, qui n’ont aucune expérience politique et aucun respect pour les règles, qu’il s’est attiré tous ses malheurs. En congédiant Bannon, l’été dernier, Donald Trump s’est fait un ennemi de plus, comme s’il n’en avait pas déjà assez…

J’ai déjà écrit que les journalistes américains sont chanceux parce qu’en se levant le matin, ils n’ont qu’à lire les derniers tweets de Trump pour lancer leur journée. Mais imaginez un peu la chance des auteurs de romans et des producteurs de films. La saga entourant Trump est tellement pleine de rebondissements spectaculaires et inusités qu’elle permettra toutes les fantaisies à ceux et celles qui voudront en faire des œuvres de fiction. Les vies de Justin Trudeau et de Philippe Couillard sont bien monotones et sans intérêt aux côtés d’un tel spectacle. Heureusement pour nous. Mais le spectacle est beaucoup moins riche pour nos caricaturistes.

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Je change, tu changes, nous changeons...

CHRONIQUE / Ah le changement! Ciel qu’on nous en parle lorsqu’approchent les campagnes électorales. Nous n’y échapperons pas en cette année électorale au provincial et préélectorale au fédéral. On va donc vous en promettre du changement, que vous en vouliez ou non. François Legault se posera en champion du renouveau, tandis qu’à Ottawa, Justin Trudeau tentera de démontrer que le changement promis aux élections de 2015 est au rendez-vous, et pas seulement dans le cannabis.

À Québec, il faudra attendre le budget, en mars, pour savoir si le gouvernement Couillard a d’autres surprises monétaires dans sa besace. Mais depuis les cadeaux annoncés à l’occasion de la mise à jour économique de novembre, on voit mal comment le ministre des Finances Carlos Leitão pourrait en rajouter.

Le plus grand défi de Philippe Couillard sera donc de nous faire prendre conscience que même si son parti a été au pouvoir presque sans arrêt depuis 2003, son gouvernement termine un premier mandat et peut toujours incarner le changement. Qu’on l’aime ou non, ce gouvernement laissera sa marque dans plusieurs domaines, dont la Santé et les finances publiques. Mais c’est de futur qu’on voudra entendre parler. Et on attend toujours le plan concret du «nouveau Québec» promis par le premier ministre.

Le défi de François Legault est différent. Les gens ont besoin d’espérer et de croire, en politique. Promettre le changement est une chose, mais encore faut-il offrir une vision crédible et emballante de l’avenir. Sa position dans les sondages aidera M. Legault à recruter de bons candidats, mais la majorité lui échappera s’il est incapable de convaincre l’électorat. Or, comme on l’a vu sous Pauline Marois, diriger un gouvernement minoritaire est périlleux.

Quant à Jean-François Lisée, il doit d’abord redresser le navire péquiste dans les sondages s’il veut sa place dans le débat public.

L’IMAGE AVANT LE CHANGEMENT

Le questionnement est différent à Ottawa. Justin Trudeau a promis et incarné le changement. Mais a-t-il «livré»? Sur la forme oui, mais sur le fond, ce n’est pas évident. La légalisation du cannabis n’est pas la transformation promise par les libéraux fédéraux aux élections de 2015.

Justin Trudeau a incarné le changement à cause de son âge et de son image d’ouverture comparée au dogmatisme de Stephen Harper. Ses positions sur les changements climatiques, les migrants, les autochtones, la justice et le cannabis étaient celles de sa génération, celle des leaders de demain. Tout comme Emmanuel Macron en France d’ailleurs. Ce nouveau leadership a fait l’envie un peu partout sur la planète, pendant que celui de Donald Trump faisait la honte des Américains.

Mais ce jeune premier ministre, accueilli comme une rock star à l’étranger, a laissé bien des gens sur leur appétit, notamment sur les questions environnementales. Et plus encore, M. Trudeau a déçu sur les questions éthiques après avoir accepté un voyage sur l’île privée de l’Aga Khan en 2016. L’exemple doit venir d’en haut. Comment pourra-t-il, dorénavant, punir les manquements à l’éthique de ses ministres et députés?

Contrairement à son prédécesseur, Justin Trudeau a su montrer de la compassion. Mais il ne suffit pas de verser des larmes et de présenter des excuses pour démontrer du leadership.

Qu’on l’aime ou non, le gouvernement Couillard affiche une feuille de route considérablement plus élaborée que celle du gouvernement Trudeau. Mais le gouvernement Couillard est perçu comme un vieux régime, alors que celui de Justin Trudeau offre encore une image de renouveau. Tout est dans la perception, mais en politique, c’est la perception qui fait la différence.

Gilbert Lavoie

«On est là, puis on s’en va là»

CHRONIQUE / Si vous avez regardé la télé aux heures de grande écoute au cours des derniers mois, vous n’avez pu échapper à cette publicité : «On était là, on est rendu là. Tony, des clients au Japon, ça te tenterait pas? […] J’vous le dis là, on est là, puis on s’en va là».

Cette publicité nous fait voir le gentil patron d’une entreprise qui motive ses employés en leur décrivant à quel point les affaires sont bonnes et l’avenir prometteur. Une publicité payée par Investissement Québec, mais qui va dans le sens de la campagne publicitaire tous azimuts du gouvernement Couillard en vue des prochaines élections. Au Québec, ça va bien!

Les libéraux ne sont pas les premiers à multiplier les campagnes de publicité gouvernementale en vue des élections. Mais le phénomène a pris une nouvelle ampleur depuis qu’on a introduit la notion des élections à date fixe dans la législation, à Ottawa et à Québec. Ce changement permet aux partis au pouvoir de planifier les dépenses publicitaires gouvernementales de manière à leur donner le plus de visibilité possible en vue des élections. Bref, de la publicité partisane aux frais des contribuables. De la pub qui échappe aux limites imposées par la loi en période électorale.

Et que fait le Directeur général des élections (DGE), Pierre Reid, devant une telle situation? Il observe.

Le 17 octobre, M. Reid a fait une courte allusion à cette question dans une présentation à la Commission des institutions de l’Assemblée nationale. Je le cite :  «Les élections à date fixe ont soulevé une autre question : celle des dépenses préélectorales. Comme mentionné en commission parlementaire l’an dernier, cette question nous interpelle. Nous allons profiter des prochains mois pour étudier le comportement des acteurs en prévision des prochaines élections générales. Par la suite, nous serons en mesure de faire des constats et, le cas échéant, de proposer les meilleures avenues pour répondre aux besoins qui auront été établis.»

Le député Simon Jolin-Barrette de la CAQ lui a demandé s’il n’y aurait pas lieu de créer une «période tampon avant la période électorale décrétée par le bref d’élection».

Réponse du DGE : «La réflexion à laquelle j’en suis venu, c’était vraiment de vivre l’expérience de 2018, pour voir effectivement s’il y a des situations qui mériteraient, le cas échéant, qu’on fasse des recommandations pour resserrer les règles en matière de dépenses préélectorales, afin d’assurer l’équité.»

Traduction libre : on va laisser le gouvernement faire ce qu’il veut cette fois-ci, et on verra pour les élections de 2022, si les libéraux abusent…

J’ai appelé récemment au bureau du DGE pour savoir précisément quelle surveillance on faisait de la publicité gouvernementale. On m’a répondu qu’il y avait une «veille». Mais encore, ai-je demandé? Est-ce à dire qu’une équipe au DGE fait déjà l’analyse et le décompte de la publicité gouvernementale pour voir si elle est d’intérêt public ou tout simplement partisane? On a été incapable de me répondre.

Pourtant, ce n’est pas très compliqué : le slogan partisan actuel des libéraux se termine toujours par la phrase suivante : «Ensemble, on fait avancer le Québec». Or, la publicité gouvernementale payée par les contribuables, qu’on nous présente depuis quelques semaines à la télé, comporte le même message. Il me semble que c’est assez clair, non?

Peut-être que la «veille» du DGE, si elle existe vraiment, n’a pas encore remarqué… 

Bizarre n’est-ce pas? Le commissaire à l’éthique a blâmé le député Claude Surprenant de la CAQ parce qu’il a utilisé des fonds publics à des fins partisanes. Et pendant ce temps, le gouvernement fait la même chose, mais ça ne choque personne. 

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L'année de la police

CHRONIQUE / C’est le monde à l’envers. Alors que les partis d’opposition réclamaient des enquêtes policières et des accusations contre les libéraux sous Jean Charest, c’est la police qui aura fait l’objet d’allégations, d’accusations, et de demandes de démissions de la part des mêmes politiciens en 2017.

Pourtant, les enquêtes policières et la commission Charbonneau ont donné des résultats intéressants et mené à la condamnation de maires et des fonctionnaires corrompus. Mais ces mêmes enquêtes, qui ont mené à l’écoute électronique illégale des journalistes, semblent avoir créé un univers de querelles et de règlements de comptes chez les policiers.

Au début de décembre, le ministre de la Sécurité publique Martin Coiteux a demandé des comptes au commissaire de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), Robert Lafrenière. Il réagissait à un rapport interne présumément «accablant» concernant le climat de travail au sein de l’organisme. Les éléments les plus «croustillants» de ce rapport, coulés aux médias, m’ont laissé sur mon appétit : relations «pas toujours faciles» entre les chefs d’équipe, absence de consultation du chef avec la base, «malaise» de certains policiers à la présentation de leurs rapports au commissaire… Franchement! S’il fallait condamner tous les dirigeants à qui on fait de tels reproches, il y aurait beaucoup de congédiements dans nos entreprises, et plus encore au sein de nos partis politiques. Ça me rappelle même certaines critiques à mon endroit dans une vie antérieure, quand j’étais boss

Je ne veux pas dire que ça va bien à l’UPAC, je ne sais pas. Mais ce n’est pas avec ce genre de critiques que les mécontents vont avoir la tête de Robert Lafrenière.

La situation qui a mené à la suspension du directeur de la police de Montréal, Philippe Pichet, était différente. Le rapport commandé par le gouvernement au commissaire Michel Bouchard avait relevé des problèmes graves  au sein de la division des affaires internes dont le mandat est de faire enquête sur le comportement des policiers. On y a découvert des irrégularités très graves. Le principal reproche à l’endroit de l’ex-directeur Pichet était de ne pas avoir eu la poigne nécessaire pour régler ce problème et mettre fin aux guerres de clans entre ses policiers.

Mais peu importe les circonstances, c’est vers les policiers chargés de faire respecter la loi que les caméras se sont tournées cette année. Ces mêmes policiers à qui on avait demandé de faire le ménage dans les poubelles des politiciens.

Et voilà que l’année se termine avec le dossier peu reluisant du président de la Fraternité des policiers de Montréal, Yves Francoeur, qui a fait de fausses allégations à l’endroit des politiciens. Pas rose comme situation.

Faut-il voir un lien de cause à effet entre les enquêtes sur la politique et les malheurs de la police? La commande était-elle trop grande? A-t-elle suscité des conflits entre ceux qui estiment que les politiciens sont corrompus et ceux qui pensent le contraire? Faut-il voir dans le climat supposément malsain à l’UPAC, une méfiance à l’endroit de la direction jugée trop complaisante avec les politiciens? Ou une grande frustration devant la lenteur des enquêtes et les exigences des procureurs avant de porter des accusations? On ne le sait pas. Mais ce qui saute aux yeux, c’est que la faiblesse du leadership policier a créé une crise de confiance au sein de ces organismes. Une crise de confiance qui s’ajoute à celle qui mine déjà le travail de nos institutions.

Les politiciens sont des élus. Ils doivent rendre des comptes aux quatre ans. Ce n’est pas le cas des policiers. Ils ne doivent pas, en 2018, tolérer un tel bris de confiance avec la population dont ils assurent la protection.

Gilbert Lavoie

Recette facile pour un Noël joyeux

CHRONIQUE / S’il est vrai que les discussions autour de la dinde de Noël portent plus souvent qu’autrement sur les mauvais coups de nos politiciens, mon conseil, cette année, sera de faire preuve d’un peu de générosité. Je sais, vous ne les aimez guère. Mais pour en avoir côtoyé des centaines depuis 40 ans, au municipal, au provincial et au fédéral, j’en suis venu à me demander pourquoi ils sont encore aussi nombreux à vouloir faire de la politique.

Prenez Valérie Plante par exemple… Vous croyez qu’elle va se la couler douce à la direction d’une ville comme Montréal? Vous croyez qu’elle profitera de ses fins de semaine avec la famille? Que ses adjoints et les nombreux fonctionnaires de la Ville vont faire le travail pour elle? Erreur!

Il n’y a rien de plus solitaire et prenant que le travail d’un maire ou d’un premier ministre. Pendant la semaine, vous êtes sollicité de toute part. Des lettres à signer, des annonces à faire, des discours à prononcer, des dossiers à consulter, des réunions, et surtout, des décisions à prendre. Pendant la fin de semaine, c’est la tournée des événements spéciaux et des rubans à couper que vous ne pouvez ignorer, sous peine de vous faire reprocher votre absence. Et il y a toujours les saintes urgences, les inondations, les incendies, les tempêtes de neige qui commandent votre attention.

Je me suis souvent amusé à consulter les agendas quotidiens des ministres. On a beau dire qu’ils ont des chauffeurs et des véhicules de fonction à leur disposition, mais leurs assignations sont épuisantes. Une annonce à Gaspé, une autre à Matane, une chambre de commerce à Montmagny, des poignées de main et des bons mots pour tout le monde, c’est souvent infernal. Le 15 novembre, Pierre Moreau est arrivé avec deux heures de retard au diner annuel de la Tribune de la presse à Québec. Il revenait de Fermont où il avant annoncé la relance de la mine du Lac Bloom. Vous croyez que ça le tentait d’aller se faire geler dans le Nord pour représenter son gouvernement?

La fin de semaine du 25 et du 26 novembre, Philippe Couillard participait au congrès de son parti à Québec. Il aurait bien mérité un peu de repos le week-end suivant, mais il a appris le samedi matin que les gens de la Davie faisaient un grand rassemblement à Lévis. Difficile de ne pas y aller. S’il fallait que François Legault soit là et pas lui… Il a donc enfilé son manteau de premier ministre pour aller manifester avec les travailleurs. 

Et Jean-François Lisée, vous croyez qu’il a du plaisir à lire les sondages qui le condamnent à une humiliante troisième place aux élections? Il est intelligent Lisée. Il sait bien que les péquistes parlent dans son dos, qu’ils lui reprochent de ne pas être aussi inspirant que René Lévesque. 

Et François Legault? Il est heureux parce qu’il surfe sur l’adrénaline de l’attente du pouvoir, mais il en a bavé pour se rendre là. Même sa femme a déjà sauté sa coche publiquement tellement elle trouvait que les journalistes faisaient la vie dure à son mari. Mais adrénaline ou pas, le chef de la CAQ sait que tout le monde va lui tirer dessus d’ici les prochaines élections. C’est ça le bonheur? Pas sûr!

En fait, il y a au moins un politicien qui se complait dans cette vie difficile qu’est la politique, et c’est parce qu’il est narcissique et complètement tordu. Vous avez deviné que je parle de Donald Trump. Poutine aussi, probablement, mais est-ce un politicien ou un dictateur? Alors si vous avez vraiment besoin de casser du sucre sur le dos des politiciens pendant le temps des Fêtes, défoulez-vous sur Trump. Personne ne vous contredira, et ça vous évitera des querelles avec le beau-frère déplaisant.

Joyeux Noël!