François Bourque
L'hôtel de ville de Buffalo
L'hôtel de ville de Buffalo

Si Buffalo avait des ailes

CHRONIQUE / C’est le football qui m’a mené à Buffalo la fin de semaine dernière, mais ce n’est pas de sport, mais de cette ville un peu grise et mal aimée dont j’ai le goût de vous parler ici.

Malgré ses beaux immeubles art déco, son virage techno et ses efforts de marketing pour convaincre qu’elle a changé, cette ville du rust belt (ceinture de rouille) américain n’a rien encore d’une grande destination touristique. Ça se saurait.

Comme tous les week-ends, le bureau d’information touristique du centre-ville était fermé samedi dernier malgré la présence de milliers de visiteurs pour le match du dimanche. Le symbole est parlant. 

Au premier abord, rien pour contredire l’image clichée qu’on peut avoir de Buffalo. Une humidité prenante et un vent froid balayant un centre-ville presque désert, comme souvent les quartiers d’affaire des villes américaines en dehors des heures de bureau. 

Près de Lafayette Square, à quelques centaines de pas du magnifique hôtel de ville art déco, des trottoirs vides sur Main Street. 

Des deux côtés des voies du train léger qui monte vers le nord, des locaux vacants et des vitrines placardées, dont celles du Rainbow Centre Mall.

Un ambitieux projet lancé en 2014, le Wonder Falls, promettait de transformer le vieux centre commercial en un parc aquatique avec grand hôtel. 

Depuis quelques années, Buffalo multiplie ainsi les efforts pour essayer d’attirer une part des 13 millions de visiteurs annuels à Niagara Falls qui lui passent sous le nez à 40 km à peine. 

La nouvelle est tombée samedi dernier en Une de la section locale du Buffalo News : «Wonder Falls project is declared dead». Un nom de plus sur la liste des projets mort-nés à Buffalo, rappelait le journal à la page suivante.

Cet échec est aussi un rappel qu’un système de transport public sur rail ne fait pas de magie. Pour espérer un effet structurant, il faut un contexte économique favorable, un voisinage invitant, des résidents en nombre suffisant, etc. 

La ligne de light rail de Buffalo court en surface sur 1,5 km du centre-ville au quartier des théâtres pour plonger ensuite en sous-terrain jusqu’à l’université 8,5 km plus loin. Le contraire de ce qu’on voit habituellement avec des portions souterraines en centre-ville. 

Plus de 30 ans après la mise en service, il se trouve des citoyens qui voudraient démanteler la ligne de surface. 

Ils en ont contre les contraintes et le partage de la chaussée entre le train et les autos. Ça vous rappelle quelque chose?

Des citoyens questionnent aussi l’utilité du tracé de surface au centre-ville qui ne correspond pas à un corridor achalandé de déplacements. 

Pour le visiteur que j’étais, il m’a cependant paru que la plus grande aberration du transport public de Buffalo est l’absence de toute desserte du stade de football situé au milieu de nulle part à 15 km du centre. 

Ni train, ni navettes, ni autobus le dimanche. Les tailgates d’avant-match de Buffalo sont réputés être les plus déjantés de la ligue et c’est en auto que les 72 000 spectateurs s’y rendent. 

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Agréable surprise à la descente du train léger à Fountain Plaza. Des trottoirs cette fois bondés autour de la patinoire extérieure encadrée par des immeubles d’époque et d’autres plus modernes.

On s’apprêtait à allumer le grand sapin. Ça valait la peine d’attendre. Une flamme projetée depuis un immeuble a mis le feu aux lumières et donné le signal à des feux d’artifice au-dessus du dôme doré de l’édifice de la M&T Bank.  

Buffalo s’ennuie peut-être au centre-ville le samedi, mais elle sait faire pour allumer l’hiver et le temps des Fêtes. Il suffit parfois de peu de choses pour créer un moment de grâce dans la grisaille. 

Le light rail de Buffalo

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Une lumière bleue électrique sur le ciel orange d’une fin de jour au lac Érié. Buffalo s’est inspirée de Québec pour illuminer les silos de ses vieux élévateurs à grain et y raconter l’histoire locale.

Ces silos, construits dans les années 1840, symbolisent à la fois la gloire et la chute de Buffalo, qui fut jadis une ville portuaire prospère comptant le plus de millionnaires per capita aux États-Unis.

L’ouverture de la voie maritime en 1957 a jeté Buffalo sur une voie de garage. L’érosion des industries traditionnelles (acier, auto, etc.) et l’étalement urbain ont fait le reste. 

Après avoir frôlé la faillite au milieu de la décennie 2000, Buffalo s’est depuis relevée et sa cote de crédit s’est améliorée. Mais encore cette année, la Ville a dû gruger dans ses réserves et emprunter des millions de dollars à la commission scolaire pour pouvoir payer ses factures.

Le diocèse de Buffalo a annoncé il y a quelques jours une faillite imminente. Buffalo ne roule pas sur l’or et reste aujourd’hui encore une des grandes villes les plus pauvres aux États-Unis. Le bon côté des choses est que le logement y est abordable.    

La firme montréalaise Ambiance design production, qui a contribué aux aurores boréales d’Ex Machina sur les silos de Québec et à l’éclairage du pont Jacques-Cartier, a participé au projet de Buffalo.

Ses projections spectaculaires sur les silos du canal sont une des attractions principales du secteur Canalside, sur le bord du lac. On est ici à deux pas du centre des congrès, du KeyBank Center (Sabres de la LNH) et du stade de baseball local. 

Promenades, parcs, musée militaire, espaces publics, scène de spectacles, patinoire et allées de curling extérieures, etc. Il y a de la musique d’ambiance et de la lumière. Malgré le froid de l’après-midi, on sent la vie.

Cet intéressant pôle récréotouristique est cependant handicapé par un enchevêtrement d’autoroutes de surface et aériennes qui déchirent le centre-ville et bloquent l’accès au lac.

Buffalo n’a pas les moyens de Boston pour enfouir ses autoroutes dans un big dig. Ah si Buffalo avait des ailes.

Patinoire extérieure pour le patin, mais aussi pour le curling au centre-ville de Buffalo. Derrière, on voit l’imposante autoroute.

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J’ai retenu deux adresses si vous passez par Buffalo. 

Le Pearl Street Grill & Brewery au centre-ville, monumental édifice de pierres rouge datant de 1870. Le cachet de la vieille usine de textile a été conservé lorsque l’immeuble a été converti en microbrasserie et salles de réceptions et banquets. 

Des balcons de fer forgé donnent sur la rue et le lac, pour ce qu’on peut en voir par delà les autoroutes. 

Planchers et plafonds de bois, vieux objets de décoration et d’utilité. Les ventilateurs sont mus par le vieux système mécanique de courroies et poulies qui passe à travers les murs. 

Bière et ailes de poulet épicée. Saveur Buffalo. Évidemment. 

 Le Pausa Art House, rue Wadsworth, dans le quartier Allentown.

Le voisinage fait un peu penser à Limoilou, les escaliers extérieurs en moins. 

Une succession de cottages modeste ou plus luxueux. Style victorien, couleurs vives, des arbres, de petits jardins, des rues paisibles qui s’animent le lundi à l’heure du départ à l’école. 

Un quartier résidentiel sécuritaire dans une ville parfois turbulente, mais aussi le choix des branchés, des artistes et de la diversité avec ses rues grouillantes de restos et bars.

Le Pausa Art House est une des bonnes adresses de jazz en ville. Ce soir-là, le quintet de Craig Warner jouait des classiques de Noël devant un public de proches et de curieux. Trois tours de musique endiablés.  

En nous entendant parler français, une femme s’est approchée au premier entracte. 

L’ex-conjointe de l’ancien Nordiques Tony McKegney, acquis de Buffalo en 1983 dans un échange contre Réal Cloutier, puis refilé au Minnesota l’année suivante contre Brent Ashton et Brad Maxwell.

La dame se souvenait avoir habité Charlesbourg et Cap-Rouge. Une prof de français et d’espagnol ayant plus jeune étudié à l’Université Laval s’est aussi approchée. Puis la mère du chanteur, des amis de la mère et des amis des amis.

La soirée à Buffalo venait de prendre son envol. «Let it snow, let it snow, let it snow.»

On fut bientôt si léger qu’on s’est laissé porter pour finir la soirée au Allen Street Poutine Company, sur la rue voisine. Comme aux beaux soirs du Ashton Grande Allée.