François Bourque
Le Soleil
François Bourque
La ville de Lévis procède cet été à un empierrement et à des travaux de pavage sur le chemin de la Grève-Gilmour, à l’est de la Pointe de Lévis et du chantier naval Davie. Ces travaux vont de facto consacrer et amplifier le caractère «urbain» du secteur.  
La ville de Lévis procède cet été à un empierrement et à des travaux de pavage sur le chemin de la Grève-Gilmour, à l’est de la Pointe de Lévis et du chantier naval Davie. Ces travaux vont de facto consacrer et amplifier le caractère «urbain» du secteur.  

Quand la ville marche sur la grève

CHRONIQUE / La ville de Lévis procède cet été à un empierrement et à des travaux de pavage sur le chemin de la Grève-Gilmour, à l’est de la Pointe de Lévis et du chantier naval Davie. Ces travaux, jugés nécessaires par la ville et autorisés par le ministère de l’Environnement, ne font pas l’unanimité.

Ils altèrent le paysage naturel et patrimonial de cette grève «naturelle» de 1,2 km, intouchée depuis le début de la colonie, si on excepte quelques dizaines d’années où on y trouva un quai industriel, au milieu du XIX siècle.

Ces travaux vont de facto consacrer et amplifier le caractère «urbain» du secteur.  

Depuis les tous débuts de la colonie, le chemin de la Grève-Gilmour a été occupé sans interruption. À partir de la route qui longeait la falaise en haut, des arrivants ont jeté des chemins de traverse vers le fleuve et y ont aménagé le premier chemin.  

En 1685, on y comptait une dizaine de bâtiments et résidences près des terrains où un siècle et demi plus tard, à partir de 1825, s’installera le chantier Davie. 

Les fondateurs de la Davie avaient choisi ce terrain en raison de sa saillie rocheuse et d’une inclinaison naturelle qui permettait de hâler les navires ou de les glisser vers le fleuve.

Le chemin, tracé sous la limite des hautes eaux, sera régulièrement inondé au fil des siècles, même après que la rue ait été pavée et que des résidences permanentes aient remplacé les chalets de villégiature. 

L’urbanisation s’est accélérée à partir du milieu des années 2000 avec la construction de 60 unités de condominiums raccordées aux réseaux publics d’aqueduc et d’égout de Lévis. 

Plus d’une trentaine de chalets et résidences de la rue de la Grève-Gilmour ont cependant continué à dépendre pour la plupart de puits «contaminés» et d’installations septiques «non conformes et non performantes». 

À l’appui des travaux, la ville invoque aussi des «dommages subis aux infrastructures publiques par les glaces, les courants et l’assaut des vagues». 

«Le statu quo est difficilement soutenable à moyen terme», soutenait-elle dans un état de situation en 2015. 

Le ministère de l’Environnement poussait aussi sur la ville pour «rectifier la situation d’érosion régulière de la chaussée», dont des débris sont parfois emportés dans le fleuve. 

Des citoyens avaient aussi transmis de «nombreuses demandes d’amélioration», rapporte alors l’administration municipale.

La machine se met alors en marche. Le budget est de 2,3 M$. L’objectif est de rendre les installations privées conformes aux règlements et de mettre la rue à l’abri de l’érosion par un empierrement. 

La ville a décidé d’en profiter pour élargir la rue, en paver une portion supplémentaire et ajouter une boucle à l’extrémité est pour permettre à la machinerie publique, camions de vidanges et véhicules d’urgence de se retourner. Cette boucle sera aménagée sur la roche de la grève. 

C’est ici que le projet municipal peut soulever des questions. 

Protéger une rue habitée est une chose. Étirer et accentuer l’urbanisation en est une autre. 

Jusqu’où était-il nécessaire d’intervenir? Il y a place à débat.  

«L’Anse Gilmour est un milieu naturel d’une grande valeur écologique», convenait pourtant la ville de Lévis, dans ses premières communications avec les citoyens en 2015.

Le BAPE a donné le feu vert aux travaux en 2017. L’étude de la ville avait alors conclu que l’impact négatif sur les «milieux humides et sur les habitats du poisson» serait «faible, très faible ou négligeable».

Il est prévu des plantations pour masquer l’empierrement. 

La nouvelle route sera plus respectueuse de l’environnement en «comparaison de la route existante construite il y a plusieurs décennies», précise l’étude de WSP. 

Le consultant faisait valoir ici qu’on éviterait les interventions annuelles sur la chaussée et qu’on pourrait retirer des enrochements de béton inadéquat. Qui plus est, la restauration du marais va représenter un gain net pour l’habitat du poisson. 

Pour l’habitat du poisson peut-être. Mais pour celui de l’humain?

Line Parent et Jean Boulé sont de ceux qui «s’accommodaient très bien» de la situation actuelle». Ils occupent un chalet familial construit en 1932 au bout du chemin.

Leur accès au fleuve sera entravé par l’empierrement. Il leur sera plus difficile d’y glisser leur kayak ou alors, ils devront aller plus loin pour le mettre à l’eau. 

Sans compter que la boucle de retournement sera aménagée devant leur résidence.  

Surtout qu’il subsiste un doute sur l’ampleur requise des travaux.  

Dans son analyse de l’étude d’impact de la ville, le biologiste François Delaître, du ministère de l’Environnement, fait les observations suivant :

«Cette étude a tendance à surestimer la dimension des pierres… les phénomènes d’érosion par les vagues et les glaces ne constituent pas les processus dominants qui affectent l’intégrité de l’infrastructure. 

C’est plutôt le lessivage du matériel de fondation de la route lors des grandes marées qui entraîne un affaissement de la route». 

En d’autres mots, c’est comme si la route était responsable de son propre malheur. Le biologiste invite le promoteur (la ville) à «évaluer si le calibre des pierres utilisées peut être réduit» et lui demande de s’assurer d’enfouir le plus possible les pierres de protection afin de prévenir la réflexion des vagues».

La ville de Lévis dit avoir fait pour le mieux pour «améliorer l’aspect visuel», des ouvrages. On comprend aussi que des efforts techniques ont été faits pour minimiser les impacts. Je ne mets pas ça en doute et ne vois pas de scandale dans cette histoire.

Mais je peux comprendre la déception des citoyens. J’y ajoute la mienne de voir le paysage «naturel» reculer d’un pas encore, pour permettre à la ville d’avancer.