Le défilé de la Saint-Patrick de Québec est si populaire et apprécié que certaines fanfares ont même dû faire une sélection tant il y avait de volontaires.

Quand la police joue de la cornemuse

CHRONIQUE / C’est devenu la tradition lors des défilés de la Saint-Patrick à Québec et ailleurs. Les costauds de la police et des incendies «volent le show» avec leurs kilts, leurs couleurs et leurs cornemuses. Samedi dernier encore, dans les rues de la haute ville. Un nombre record de sept délégations en provenance de New York, Boston, Chicago, Philadelphie et Toronto venues marcher avec la GRC et l’unité d’apparat de la police de Québec.

D’autres corps de police canadiens se sont déjà annoncés pour l’an prochain, annonce le président du défilé de Québec, Terrence Kerwin. La police de New York, première à visiter Québec pour la Saint-Patrick il y a dix ans, n’en finit plus de faire des petits.

Le défilé de la Saint-Patrick a ainsi fait sa place parmi les grands événements de la capitale. 

Un public grandissant vient y célébrer ses racines et affinités avec les Irlandais et en profite pour saluer le printemps, fût-il encore timide, comme c’était le cas la semaine dernière. 

Musique, danses traditionnelles, chapeaux haut-de-forme, amuseurs publics, élus et dignitaires endimanchés. 

En tout, une cinquantaine de groupes et tableaux en vert, sans prétention et parfois même un peu brouillons, tirés par la mécanique des tambours et fanfares policières (140 musiciens). 

Cette fascination pour les forces de l’ordre m’a intrigué. Il est d’usage de voir la police en soutien aux fêtes populaires. Pas qu’elle en soit la vedette. 

À quoi tient donc cette joyeuse exception des défilés de la Saint-Patrick où c’est la police et les pompiers qui animent une fête nationale?

J’ai trouvé deux explications. 

Une première brutalement pragmatique. La seconde, empruntée à l’histoire.

Le meilleur rapport qualité-prix

C’est dans la police et chez les pompiers qu’on trouve les fanfares de tambours et cornemuses les plus importantes et les mieux organisées, rapporte Terrence Kerwin.

Des groupes d’une quarantaine de musiciens parfois, assez pour avoir un impact fort dans un défilé. 

C’est plus difficile avec des ensembles plus petits, encore que plusieurs comme les 78th Fraser Highlanders ou les Druméthiques pour ne nommer que ceux-là, soient tout à fait remarquables.

Les fanfares policières sont subventionnées par leur ville d’origine qui contribue à leur déplacement à Québec. Ces villes estiment que c’est bon pour leur image.

Des commanditaires de Québec offrent l’hébergement et les policiers musiciens viennent sur leur temps de congé, ce qui limite les coûts. Certaines fanfares ont même dû faire une sélection tant il y avait de volontaires pour venir à Québec cette année, mentionne M.Kerwin.

Ces visiteurs arrivent pour la plupart le vendredi, veille du défilé, et repartent le dimanche.

M. Kerwin souhaite élargir cet impact touristique. Il veut intensifier les invitations dans les villes qui délèguent des fanfares, pour que ces communautés viennent fêter la Saint-Patrick à Québec avec leurs policiers-musiciens.

Un étonnant renversement de l’histoire

Les premiers Irlandais débarqués en Amérique à partir des années 1820 fuyaient la famine. Ils ont vécu dans des conditions misérables favorisant la violence, l’alcoolisme et la délinquance.

Souvent rejetés, on leur collait l’étiquette d’ivrognes, de bagarreurs et de bons à rien, relate l’économiste et sociologue américain Thomas Sowell (1). 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que rien ne semblait alors destiner les Irlandais à des carrières dans la police. Encore que plusieurs pourraient soutenir que la ligne entre délinquance et police n’est parfois pas si grande.

Le destin allait nous étonner.

Devenant de plus en plus nombreux à s’entasser dans les centres-ville du Nord-Est américain, les Irlandais votent souvent en bloc et ont fini par détenir un poids politique significatif. Ils investissent ainsi les conseils municipaux et les administrations locales à New York, Boston, Chicago, Buffalo, etc.

Leurs machines politiques distribuent à des irlandais de bons emplois publics qui jusque là leur échappaient, notamment dans la police et les services de protection incendie. 

En 1885, près de 40 % des effectifs de la police de New York sont des immigrants dont une forte majorité d’Irlandais, rapporte Sowell.

Les avis d’historiens divergent sur les affinités et/ou rivalités entre Canadiens Français et Irlandais au milieu des années 1800. On sait cependant que dans les années 1840, leurs votes étaient déjà convoités par tous les partis. 

Lorsque la Ville de Québec crée son corps de police en 1843, on y compte 28 policiers, dont 22 Irlandais (ou anglophones) recrutés en outre pour leur robustesse, dit-on.

Le tout premier chef de la police de Québec sera un Irlandais, Robert-Henry Russel, qui sera en fonction jusqu’en 1858. Nombre d’Irlandais et/ou anglophones occuperont ces années-là des rôles d’officiers.

Dans un article de la revue Cap-aux-Diamants (2), l’historien Louis Turcotte rapporte qu’en 1870, il y a encore 33 % d’Irlandais dans la police de Québec. 

En y ajoutant les Écossais et Anglais d’origine, les anglophones comptent pour plus de 50 % des effectifs de la police alors qu’ils représentent moins de 30 % de la population.

Cette «surreprésentation» des Irlandais dans la police va se perpétuer pendant des décennies et au-delà. 

À parcourir ainsi l’histoire, on comprend comment la musique irlandaise s’est enracinée dans les traditions des corps de policier des villes du nord de l’Amérique. 

Et pourquoi il n’y a rien de si étonnant à les retrouver aux premiers rangs des défilés de la Saint-Patrick. Dans les rues de Québec comme ailleurs.

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Notes :

(1) L’Amérique des ethnies, Thomas Sowell, L’Âge d’Homme, 1983, 327 pages. 

(2) «Les Irlandais au Québec au XIXe siècle : Représentants de la loi et délinquants dangereux?», Louis Turcotte, Cap-aux-Diamants, numéro 88, hiver 2007.