François Bourque
Le Soleil
François Bourque

Quand la nature reprend ses droits!

CHRONIQUE / La mise sur pause des déplacements, des industries et autres activités humaines aura-t-elle permis à la nature de «reprenne ses droits»?

C’est ce qu’ont pu laisser croire des photos et vidéos virales (souvent fausses) de villes envahies par des animaux sauvages après le départ des humains. Les lagunes poisseuses de Venise miraculeusement changées en mer turquoise et poissonneuse.

Comme si la santé de l’environnement tenait à un interrupteur qu’il suffirait de mettre à off quelques semaines pour retrouver l’ordre initial.

Un mois et demi de confinement a cependant permis de mesurer certains effets. Sur la qualité de l’air notamment. D’autres résultats viendront plus tard, car cette crise fournit aux scientifiques des occasions de recherche inattendues.

Des moments de silence ou de relâche qui procurent des «échantillons témoins» impossibles à imaginer dans une économie qui tourne à plein.

«On est sur le bout de nos chaises», décrit Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM).

Il pilote actuellement une recherche avec Pêches et Océans Canada sur l’impact du trafic maritime sur les baleines de l’estuaire du Saguenay.

La réduction de fréquence du traversier de Tadoussac (le plein service vient tout juste d’être rétabli) et la cessation des excursions touristiques (peut-être pour tout l’été) viennent de changer la donne.

Moins de bruit veut dire moins de stress pour les bélugas. Cela a un impact sur la physiologie et sur les systèmes immunitaires et de reproduction, rappelle le chercheur.

S’ils «mangent mieux et folâtrent gaiement», assisterons-nous en 2021 à un «baby-boom de bélugas?» se demande le chercheur.

Les découvertes scientifiques sont souvent «accidentelles», rappelle M. Michaud. La crise de la COVID-19 donne «une occasion unique pour apprendre. Une espèce de devoir», décrit-il.

Lors des attentats du 11 septembre, des chercheurs du New England Aquarium patrouillaient déjà la baie de Fundy, 800 km au nord, avec des chiens pisteurs (des labradors) à bord de bateaux pour repérer des excréments de baleine et y analyser les marqueurs de stress.

L’interruption du trafic maritime lourd pendant 10 jours sur la côte Est a convaincu l’équipe de prolonger ses travaux pour profiter d’une mer calme et presque sans présence humaine. Des conditions d’observation qui n’auraient jamais pu être obtenues autrement. Leur étude, publiée en 2012, a mesuré une baisse du stress de 35 % à 45 % selon les individus.

À ce jour, la pandémie n’a pas eu d’effet sur le trafic maritime devant Québec, rapporte Yves Plourde, président de la Corporation des pilotes du Saint-Laurent. On parle toujours d’une vingtaine de navires par jour au montant ou au descendant.

Pour ces navires, les commandes étaient passées depuis longtemps, explique M. Plourde. Mais si la pause de prolonge et qu’il y a une baisse de consommation, le trafic va diminuer.

Le CTMA Vacancier des Îles a déjà annulé la prochaine saison et il y a un gros doute pour les navires de croisière. Moins de transport voudra dire moins de bruit dans l’eau.

Dans beaucoup de villes au pays et ailleurs, on signale davantage d’animaux sauvages ou «domestiques». Cerfs, ratons, rats, moufettes, dindons, oiseaux, etc. L’hypothèse est qu’ils profiteraient des parcs et rues moins fréquentés pour s’approcher de la ville ou l’investir.

J’ai posé la question à Pierre Bonneau, rédacteur en chef du magazine Nature sauvage.

Pas de signalements particuliers par des lecteurs, dit-il. Mais «dans mon quartier à Blainville [à un kilomètre de l’autoroute 640], les chevreuils sont plus visibles que d’habitude et les renards qui s’en tiennent d’ordinaire au terrain de golf tout près sont plus téméraires et se promènent dans les cours. J’en ai vu un traverser la rue hier matin».

Il n’y a «rien encore dans la littérature scientifique» sur des comportements inhabituels d’animaux, note Jean-Pierre Tremblay, biologiste et spécialiste de la faune et des forêts à l’Université Laval.

Ce qu’on sait, c’est que le principal facteur pouvant influencer leurs habitudes est la diminution de la circulation et du «dérangement humain». Notamment pour les juvéniles.

Ce qu’on sait aussi que les cerfs, orignaux et ours ont été autorisés à sortir de leur confinement hivernal un peu plus tôt que nous. Ils commencent à sortir.

Peut-être les verra-t-on plus que d’habitude dans les «milieux périurbains», suggère M. Tremblay. Côte-de-Beaupré, Charlevoix, Stoneham, Lac-Beauport, etc. Les citoyens de la périphérie peuvent déjà en témoigner.

Tout cela pose cependant un dilemme pour les chercheurs : y a-t-il vraiment plus d’animaux en ville ou simplement plus d’humains désœuvrés pour les voir et les signaler?

Les coyotes n’avaient pas attendu la COVID-19 pour descendre dans les rues de Montréal. En 2017, la ville a mis en place une ligne de signalement et a adopté un plan de gestion l’année suivante. L’apaisement économique des dernières semaines ne semble pas avoir eu d’impact.

Ni à Québec d’ailleurs, où il n’y a toujours pas de traces des Coyotes. Des amateurs de hockey souhaitaient les voir débarquer en ville, mais ce n’est pas arrivé. Difficile d’imaginer que la pandémie de COVID-19 puisse arranger les choses.

La récession qui s’annonce finira peut-être par avoir la peau des Coyotes en Arizona, mais ça ne change pas notre fuseau horaire ni notre capacité économique à les nourrir s’ils migraient à Québec.

Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki, multiplie les questions et hypothèses.

Le chant est important dans la fonction reproductrice des oiseaux passereaux. Quel impact s’il y a moins de bruit? Quelles conséquences s’il y a moins de pesticides et de rejets polluants dans l’eau?

Y aura-t-il moins de collisions avec les animaux s’il y a moins de circulation?

Des tortues d’espèces menacées meurent chaque jour, écrasées sur les routes de l’Ontario. Le potentiel de reproduction des tortues étant faible, toute baisse de mortalité peut avoir un effet significatif.

Y aura-t-il plus de braconnage s’il y a moins d’employés de la faune dans les bois?

La SÉPAQ (Société des établissements de plein air du Québec), dont les parcs ont rapidement été fermés, n’a pas noté de présence particulière d’animaux sauvages, mais si c’était le cas, il y a peu de personnel sur le terrain pour le constater.

Ce qui nous laisse avec plus de questions que de réponses.

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«CHANGEMENT RADICAL: DE LA QUALITÉ DE L'AIR»

La mise sur pause du Québec le 12 mars dernier a entraîné un «changement radical» dans la qualité de l’air partout en province, note le Dr Pierre Gosselin, de l’Institut national de santé publique.

«Un impact majeur» constaté sur des modélisations de AirNow Archives-Canada, construites avec des analyses au sol et images satellitaires.

Au lendemain de la mise sur pause, on y voit chuter brusquement le nombre et l’ampleur des épisodes où la qualité de l’air est affectée.

En fait, depuis le 13 mars, il n’y a plus rien ou presque. Pendant la même période l’an dernier, il y avait eu neuf journées avec des épisodes où l’air était par endroit de moindre qualité.

«C’est une preuve qualitative assez convaincante», estime le Dr Gosselin. Vous pouvez consulter ces modélisations et suivre d’heure en heure, de jour en jour et mois après mois l’émergence, la progression et la résorption des zones où la qualité de l’air est altérée.(1)

Depuis le début du confinement, on ne voit qu’une exception : dimanche dernier, 19 avril. Un long «nuage» de forme ovale avec Québec pour épicentre est apparu pendant la nuit pour disparaître en fin d’après-midi.

Je n’ai pas d’explication. Rien dans les activités humaines ou indicateurs météo ne semble à première vue distinguer cette journée de celles d’avant ou d’après. Vous avez une idée?

Depuis le début du confinement, le ministère de l’Environnement a noté en bordure de l’autoroute Henri-IV une baisse de 25 % à 75 % de concentration dans l’air des principaux contaminants associés au transport routier. Rien d’étonnant.

En mars et en avril, pas un seul avertissement de smog, rapporte le météorologue André Cantin d’Environnement Canada. On ne peut cette fois pas en tirer de conclusions, car cela n’a rien d’inhabituel. Le smog varie beaucoup d’une année à l’autre.

Il y a aussi d’autres variables. Le chauffage au bois autour de Québec par exemple ou les grands feux de forêts dans le nord en été.

Il faudrait pousser l’analyse pour établir la part exacte du ralentissement économique dans l’amélioration de la qualité de l’air.

La baisse du trafic aérien a aussi son effet. À Québec, on compte en temps normal entre 500 et 700 mouvements d’avions par jour à cette période de l’année (charter, lignes régulières, vols privés, écoles de pilotage, etc.).

Depuis la mise en pause, NAV Canada rapporte une chute du trafic de 80 % à 90 % selon les jours. C’est pareil dans tous les aéroports au pays.

La logique voudrait que cette amélioration de la qualité de l’air s’accompagne d’une baisse des hospitalisations pour des maladies respiratoires et coronariennes. Notamment les infarctus.

La recherche a depuis longtemps démontré l’incidence de la qualité de l’air sur ces maladies, rappelle M. Gosselin.

La «confusion induite par la COVID» empêchera cependant de pouvoir le mesurer. La crainte de la contagion a poussé à endurer son mal à la maison ou à consulter un médecin à distance plutôt que de se pointer à l’urgence, observe M. Gosselin. François Bourque

(1) https://tinyurl.com/y7zaxd94