Depuis 2001, les rares nouveaux permis de taxi (213 pour tout le Québec) sont limités à cinq ans et ne sont pas «transférables». Les 7500 autres permis sont restés sur le marché de la revente.

Prendre la mesure du drame des taxis

CHRONIQUE / J’ai beaucoup d’empathie pour ces chauffeurs de taxi qui voient le tapis leur glisser sous les pieds avec la déréglementation annoncée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec.

On a beau dire que cette industrie a tardé à se moderniser, ça ne change rien aux drames humains vécus ces jours-ci. Parmi les victimes, une proportion significative d’immigrants récents ou de longue de date qui avaient construit leur vie et leur avenir sur leur permis de taxi. 

Pour plusieurs, ce fut par défaut, faute d’avoir pu faire reconnaître leurs diplômes et compétences. À cet échec «social», voici qu’on ajoute une gifle économique.

Des données de la Commission des Transports sur l’industrie du taxi aident à prendre la mesure des conséquences provoquées par la réforme et la perte de valeur des permis de taxis qui en résulte.

On y apprend par exemple que depuis 10 ans, plus de la moitié des 650 permis de l’agglomération immédiate de Québec ont changé de main. On parle de 164 transactions pendant les seules années 2014, 2015 et 2016.

C’est durant ces trois années-là que la valeur des permis a atteint des sommets avec des moyennes au-delà de 220 000 $ dans Sainte-Foy–Sillery et approchant les 200 000 $ à Québec et dans Charlesbourg.

À des prix pareils, des propriétaires ont dû s’endetter et/ou parfois hypothéquer leur maison pour obtenir un permis de taxis. Cela s’est répercuté ensuite sur les coûts de location de ces permis, forçant des chauffeurs à s’endetter à leur tour.

On parle ici de particuliers, pas de grosses entreprises, car 89 % des propriétaires de taxi au Québec ne détiennent qu’un seul permis.

On peut s’étonner que les permis à Québec aient atteint des valeurs records au moment même où Uber débarquait en ville. L’entrée en scène d’un «concurrent» international aurait dû inciter à davantage de prudence. Cela aurait freiné l’escalade des prix et limité les dégâts.

Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça. Trois hypothèses :

1- Les acheteurs de permis n’ont pas vu venir Uber et l’impact qu’il allait avoir. Surprenant, mais difficile de blâmer les petits propriétaires quand des institutions prêteuses aguerries comme Fintaxi ou Desjardins n’ont rien vu venir non plus ou ont choisi de continuer à financer des permis. 

2- Les acheteurs ont fait confiance au gouvernement pour protéger l’industrie du taxi et stopper les pratiques illégales et inéquitables de Uber. Mal leur en prit.

3- Des propriétaires ont voulu profiter de la montée de la valeur des permis pour acheter avec l’objectif de revendre à profit rapidement. Ça s’appelle de la spéculation. Cela pourrait expliquer le nombre élevé de transactions ces dernières années. 

À Lévis, par exemple : 35 transactions entre 2009 et 2014 et 46 autres entre 2015 et mars 2019. Total de 81 transactions pour seulement 49 permis en circulation. Ça fait beaucoup.

Même chose dans Val-Bélair : 11 transactions entre 2009 et 2014 et 6 autres depuis. Au total, 17 transactions pour 10 permis. Si on fait ainsi l’addition des sept principaux territoires de taxi de la région immédiate de Québec, on arrive à 514 transactions depuis 2009 pour 651 permis. 

On peut comprendre qu’un propriétaire veuille revendre au moment de la retraite, souhaite aller faire autre chose ou choisisse parfois de rentrer dans son pays d’origine. Le métier est difficile, mais autant de réorientations de carrière en si peu de temps, ça étonne.

Une exception peut-être pour le territoire de Sainte-Foy–Sillery qui affiche une plus grande stabilité avec «seulement» 38 transactions en 10 ans pour les 100 permis du territoire. 

***

Pendant toutes ces décennies où la valeur des permis a augmenté, des propriétaires ont fait des profits à les revendre. Ça s’est amorcé dans les années 1970 et ça s’est accéléré depuis 10 ans. Je ne dis pas que c’est mal. Je constate l’état de fait.

Les statistiques actuelles de la Commission des Transports ne permettent pas de remonter très loin en arrière, mais pour les transactions de la dernière décennie, on pourrait identifier les permis sur lesquels il y a eu de la spéculation et des profits. Je serais curieux de voir les chiffres.

La valeur des permis de taxi s’est mise à décliner depuis quatre ans. Les transactions réalisées en 2018-2019 montrent des baisses de valeur importantes par rapport aux sommets de 2015-2016 : Charlesbourg (- 47 %), Sainte-Foy–Sillery (- 40 %), Lévis (- 34 %), Québec (- 25 %), Val-Bélair (- 13 %), etc.

Depuis l’annonce de la déréglementation, le 20 mars dernier, il n’y a pas eu une seule vente de permis de taxi au Québec, leur valeur étant désormais nulle.

***

Les propriétaires de taxi vont tous pâtir de la réforme. Certains plus que d’autres. 

Les pertes varient selon le moment où le permis a été acheté, le prix payé, le moyen pris pour le financer, etc. 

Près de 30 % des permis au Québec ont été acquis avant l’année 2000 par un propriétaire qui le détient toujours. La valeur moyenne en 1999 était de 42 000 $. À moins d’avoir hypothéqué ce permis, le propriétaire a normalement fini de le payer. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de conséquences pour lui. Ça veut juste dire qu’il est peut-être un peu moins pris à la gorge que celui qui a emprunté en 2015 pour payer un permis à 200 000 $.

Les 250 millions $ de compensation consentis l’an dernier par le gouvernement Couillard ont été distribués sur une base régionale. Les propriétaires de Montréal ont reçu en moyenne 48 000 $ par permis; ceux de Québec 37 000 $.

Les modalités de répartition des 250 millions $ supplémentaires que vient d’annoncer le nouveau gouvernement ne sont pas encore connues. Pour utiliser un euphémisme, disons qu’il y a d’autres urgences à calmer dans le monde du taxi avant de pouvoir amorcer cette discussion. 

***

Facile à dire avec le recul du temps, mais il aurait mieux valu que le gouvernement limite au départ la durée de vie des permis de taxis et en interdise la revente. Cela aurait évité la spéculation, l’escalade des prix et l’obligation morale aujourd’hui de verser des dédommagements. 

Dire qu’un rapport commandé sous le gouvernement de Robert Bourassa en avait fait la suggestion en 1970. Les permis valaient alors 10 000 $ (66 500 $ en dollars d’aujourd’hui).

Il aura fallu 30 ans avant qu’un gouvernement se décide à agir en ce sens. C’était trop peu trop tard. Le mal était fait. 

Depuis 2001, les rares nouveaux permis (213 pour tout le Québec) sont limités à cinq ans et ne sont pas «transférables». Les 7500 autres permis sont restés sur le marché de la revente. 

On en mesure aujourd’hui les conséquences financières et humaines.