François Bourque
L’architecte Gilles Chabot a dessiné les plans de la plupart des unités du projet du chemin du Foulon. À l’époque, il cherchait avec des collègues à loger leurs familles.
L’architecte Gilles Chabot a dessiné les plans de la plupart des unités du projet du chemin du Foulon. À l’époque, il cherchait avec des collègues à loger leurs familles.

Le projet qui a changé le Chemin du Foulon

CHRONIQUE / En cette fin des années 60, le chemin du Foulon à la «basse-ville» de Sillery n’a pas bonne réputation. Un quartier défavorisé avec sa misère, son désœuvrement et une petite criminalité. Parfois une plus grande.

Malgré le fleuve, le décor ne paie pas de mine avec des taudis recouverts de papier noir et les réservoirs de Shell et de Irving. 

Il y avait aussi la poussière et le bruit des travaux de remblaiement du boulevard Champlain qui enterraient les plages avec des matériaux provenant des grandes excavations sur la colline Parlementaire pour les édifices G et H.

Un projet immobilier au caractère inédit va alors changer le cours des choses et transformer le paysage, la sociologie et la vie de cet ancien quartier ouvrier : Montferrand.

Le nom fut inspiré de la chanson de Gilles Vigneault, la toute première qu’il ait écrite, comme je l’en ai fait mention il y a quelques semaines dans un texte sur le projet de sentier des Grands-Domaines. «Le cul su’l’bord du Cap Diamant, les pieds dans l’eau du Saint-Laurent». 

Je ne vous avais pas raconté alors la genèse et l’esprit de ce projet qui fut d’abord accueilli avec méfiance dans le voisinage, mais qui a tracé la voie à ce qui allait suivre.

Un ancien quartier ouvrier disais-je. Les employés des marchands de bois du milieu XIXe y avaient construit des maisons qui ont été subdivisées au fil des générations, mais ont manqué d’entretien.

Y logeaient de petits voleurs et receleurs de marchandises provenant des beaux quartiers de la haute-ville. 

Des motards du club Les Rebels fréquentaient le restaurant Chez Martine, chemin du Foulon, près de l’emplacement actuel des Villas de l’Anse. Ces motards n’avaient rien à voir avec le groupe criminalisé du même nom, mais le mot motard suffisait à semer l’inquiétude.

Quelques autres commerces. L’épicerie Morissette, au pied de la côte à Gignac, connue plus tard comme Chez Mado, du nom de la petite-fille du premier propriétaire.

Ce fut pendant longtemps le seul commerce à détenir un permis d’alcool dans l’ouest de la ville. Des clients traversaient le fleuve en chaloupe depuis Saint-Romuald pour y chercher leur caisse de bière du vendredi soir.

L’événement phare de la vie à Montferrand était chaque année le party de la Saint-Jean-Baptiste, avec un grand méchoui dans la cour arrière commune. Avec la parenté présente, l’évènement pouvait rassembler une centaine de personnes.

Le fleuve à marée haute s’avançait alors jusqu’à la voie ferrée ou presque. Les résidents allaient à la plage se baigner au pied des réservoirs et les ados s’y donnaient rendez-vous. 

«On faisait brûler des pneus de chez Irving», se souvient Laurent Gignac, membre du «clan du pied de la côte», qui désignait les familles Gignac qui ont donné leur nom à la côte. «Ça sentait l’diable et ça boucanait noir», mais la vie était belle. 

À cette époque, on ne connaît pas encore le concept des condominiums d’habitation. Le Louisbourg, une tour de 21 étages inaugurée en 1972 sur le chemin Saint-Louis, face aux Plaines, est passé à l’histoire comme ayant été le premier immeuble à condos de Québec.

Dans les faits, un petit projet né à l’ombre de la falaise de Sillery avait déjà exploré le modèle. Une dizaine d’unités d’habitation pour lesquelles les propriétaires ont partagé des frais communs, des espaces et beaucoup de rêves. 

Ce n’était pas une coop comme on en voyait poindre dans Saint-Jean Baptiste. Ni une commune comme il était dans l’air en cette époque du flower power. Montferrand allait inventer une nouvelle façon d’occuper l’espace et de partager un milieu de vie. Chaque famille a fait une mise de 1000 $. Le reste a été emprunté. 

Un «lieu spécial avec un esprit collectif», explique Gilles Chabot, qui a dessiné les plans de la plupart des unités du projet.

«Êtes-vous fous?»

Jeune architecte, il avait ouvert son bureau en 1967 et cherchait avec des collègues à installer leurs familles. 

Il avait ciblé d’abord des terres forestières de la Montagne-des-Roches à Charlesbourg, mais a fini par y renoncer. «Trop compliqué». 

Une seconde tentative a échoué, cette fois avec des employés et professeurs de l’Université Laval, trop pressés de construire à son goût.

Comme d’autres architectes de son temps, M. Chabot utilise le béton cellulaire Siporex pour ses projets commerciaux. Il trouve le matériau «agréable» et le sait à l’épreuve du feu.

Un représentant de Siporex à Québec lui parle un jour de deux clients qui projettent de construire leur maison en partagent un même terrain. Peut-être accepteraient-ils d’élargir leur groupe. 

Gilles Chabot, l’avocat André Marceau (qui deviendra plus tard juge) et Pierre Morrissette formeront le noyau de départ auquel se grefferont sept autres partenaires, jeunes couples ou petites familles qui souhaitent habiter en ville dans un projet collectif.

La piètre réputation du chemin du Foulon jouera en leur faveur. Le groupe obtient pour 75 000 $ un immense terrain boisé en contrebas du domaine Cataraqui, incluant la falaise derrière et cinq vieilles maisons habitées, mais en mauvais état.

«Êtes-vous fous», leur demande-t-on. «C’est un gang de bums». Quelques incendies criminels suivent leur arrivée au Foulon.

Une des maisons du lot sera désignée comme «le poulailler». Elle héberge une dame seule. Un évier posé sur des 2 X 4. Ni armoires ni meubles, ceux-ci ayant été brûlés pour chauffer. L’étage est isolé par des tas de vêtements de la Saint-Vincent-de Paul. Ainsi en était-il du voisinage. 

Le projet initial est ambitieux. La Ville de Sillery y donnera son accord en modifiant le zonage.

L’idée est de «créer un village d’habitation» avec de la densité et des services, un centre communautaire, un gymnase, une bibliothèque, des commerces et des bureaux, décrit M. Chabot. 

Outre les 10 premières unités en rangée (construites bien sûr avec du béton cellulaire), il est prévu 250 logements dans deux tours de 10 étages dans la falaise derrière. 

Ce projet de tours sera cependant vite abandonné lorsque les familles s’installent à Monferrand. Elles y découvrent un environnement naturel et une quiétude qu’elles ne voudront plus perdre. Le vote sera unanime. C’est non. L’architecte en restera un peu déçu.

Dans le voisinage, on se méfie. «Les gens se disaient que les riches qui n’avaient plus de place en haut venaient prendre leur place en bas», raconte Laurent Gignac, longtemps résident du pied de la côte à Gignac. 

Ils craignaient l’expropriation et que ces «nouveaux riches» de la «commune» ferment la «charcotte» qui donnait accès à la haute-ville à travers la falaise.

À la vérité, ils trouvaient aussi que ces «grosses boîtes carrées, c’est lette», rapporte M. Gignac. 

Des voisins ont alors commencé à rénover pour augmenter la valeur de leur maison au cas où ils devraient vendre. D’autres sont partis sans attendre. Il y a eu un «changement incroyable dans le quartier», décrit M. Gignac. «Les classes sociales ont changé.»

«On a eu un impact sur le quartier» perçoit aussi l’architecte Chabot. De nouveaux condos viendront éventuellement s’ajouter à l’est et à l’ouest de Montferrand pour consacrer la relance du lieu.

Catherine Marceau avait 7 ans lorsque ses parents y ont emménagé. «On n’était pas les bienvenus», avait-elle perçu. Cela a vite passé.

«Ce projet a été un terrain de jeu extraordinaire pour une multitude d’enfants», décrit-elle. 

Le terrain de badminton, la piscine hors terre, les toiles de parachute entre les arbres, les tyroliennes dans le cap, la patinoire l’hiver, la cabane à bicycles commune, le jardin communautaire, le coin feu, les portes jamais barrées et les amis toujours disponibles (plus de 25 enfants à un certain moment). Tout était partagé. «On grimpait aux arbres, il y en avait des tonnes!», se souvient-elle. «Tu ne peux pas recréer ça nulle part». «C’était la folie», surenchérit Gilles Chabot.

Une mini-société avec ses règles et ses valeurs. «Il n’y avait pas de police de Montferrand», mais des petits «boss des bécosses», une «princesse», etc. 

Il y a eu des tensions parfois. Certains étaient prêts à couper un arbre pour un projet, d’autres pas. M. Chabot se souvient avoir étêté des arbres de nuit pour donner un peu de lumière dans la piscine. 

«Les avantages d’une commune sans être une commune», décrit Stéphane-Billy Gousse, qui a fréquenté pendant des années une des sœurs Marceau, ce qui lui a fait découvrir un «milieu de vie» et des maisons avec chambres-cellules qui ne «ressemblaient pas à ce qu’il a vu ailleurs». 

André Marceau (à gauche) et Gilles Chabot (en rayé), deux des «pères fondateurs» de Montferrand

Le choix d’architecture avait été de réserver un maximum d’espaces pour les aires communes plutôt que pour les chambres individuelles. 

L’événement phare de l’année dans ce repaire d’indépendantistes était le party de la Saint-Jean. On le préparait plusieurs jours à l’avance et on y comptait parfois plus de 100 personnes avec les cousins et cousines venus d’ailleurs.

Des drapeaux du Québec partout, un grand méchoui sur le feu allumé le matin autour duquel on se relayait pour tourner la broche avec le cochon et l’agneau. Les chants et l’accordéon le soir. 

Cinquante ans plus tard, le chemin du Foulon est devenu un quartier recherché, avec son fleuve et la promenade Samuel-De Champlain. Les maisons de béton cellulaire y sont toujours et désormais protégées comme témoins du patrimoine architectural moderne. 

À la différence qu’elles se vendent aujourd’hui à l’unité. Le cadre légal a changé et l’esprit collectif du début s’est perdu, en même temps que le nom Montferrand que les nouveaux occupants ne connaissent plus pour plusieurs. Pour les anciens résidents, Monferrand reste cependant un souvenir essentiel et impérissable.