À Québec, aucun élu aux idées aussi fortes et «extrêmes» n’a déjà eu un tirant d’eau comparable à celui du maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez.

Le départ d’un guerrier

CHRONIQUE / La politique s’accommode plutôt mal des points de vue extrêmes qui heurtent le rythme, les perceptions et/ou les valeurs de la majorité. Elle préfère les élus mesurés et les attitudes pragmatiques.

Le maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez, qui vient d’annoncer son départ, était une exception. À certains égards, une caricature. 

Il a été depuis dix ans un porteur d’idées fortes voire «extrêmes» sur l’urbanisme et l’aménagement de la ville. Puis avec le temps, sur la protection de l’environnement, la lutte à la consommation excessive et l’urgence de sauver la planète.

Constatant son incapacité à «influencer la mairesse [Valérie Plante] sur la gravité de la situation et des mesures qui s’imposent», il a choisi de quitter Projet Montréal et le métier d’élu municipal. Ce qui ne veut pas dire qu’il abandonne le combat public, au contraire. 

Dans un long message Facebook, M. Ferrandez explique sa décision. «Une seule [raison] me donne envie de partir, mais elle revient sans cesse avec plus de force : une impression d’imposture». 

«Plus précisément, j’ai l’impression de berner les citoyens en leur faisant croire que nous prenons collectivement tous les moyens qui s’imposent pour ralentir le rythme de destruction de notre planète». 

La similitude du propos m’a frappé. 

L’ex-ministre français de la Transition écologique, Nicolas Hulot, a dit la même chose, presque mot pour mot en quittant avec fracas le gouvernement Macron l’été dernier. 

«Je me surprends tous les jours à me résigner, à m’accommoder des petits pas… Je ne veux plus me mentir… nous avons basculé dans la tragédie climatique», avait-il expliqué. 

Beaucoup de citoyens et d’acteurs publics ont poussé un soupir de soulagement en apprenant le départ de M. Ferrandez. On a entendu des bons débarras. 

Ses choix d’aménagement, par exemple les contraintes imposées à la circulation automobile pour protéger piétons et vélos, étaient contestés. 

D’autres citoyens sont déçus. Parfois catastrophés. Ferrandez incarne une vision du monde et de la ville que plusieurs partagent. 

Ferrandez était à la guerre. Il y est encore. Son vocabulaire est guerrier, sa posture, son «jusqu’au-boutisme» et jusqu’à sa façon, à l’heure du départ, de remercier son principal collaborateur qu’il désigne comme «mon général, acharné à la manœuvre sur le Plateau».

Il appelait ses concitoyens à le suivre pour «rien de moins qu’un effort de guerre», sans indulgence ni compromis, convaincu que la cause et «la victoire vaut bien le sacrifice de quelques centaines de milliers de votes».

Son style direct et souvent provocateur ne l’a pas empêché d’obtenir du succès sur son champ de bataille du Plateau. Il savait cependant qu’il n’aurait jamais eu les mêmes résultats hors de cette frontière. 

Les idées «extrêmes» dérangent et souvent font peur. On leur préfère des gouvernements qui rassurent et nous gardent dans le confort du centre et du compromis empathique. 

Ces idées dérangeantes sont cependant utiles, pour ne pas dire nécessaires à la réflexion collective. Elles forcent à aller plus loin et à voir autrement. Même quand elles sont exagérées ou erronées. 

À terme, ces idées contribuent à éveiller les consciences et à faire bouger des choses, même si ce n’est jamais assez vite pour ceux qui les portent. 

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Je n’ai jamais rencontré ni interviewé M. Ferrandez. Mais je peux vous dire qu’en plus de trente-cinq ans d’observation de la vie politique locale, je n’ai souvenir d’aucun élu dans la région de Québec qui ait porté des idées «fortes-extrêmes» avec autant de fermeté et avec un si fort tirant d’eau.

La seule qui s’en soit approché peut-être fut à l’époque l’ex-conseillère de Saint-Jean Baptiste Winnie Frohn, une des membres fondatrices du Rassemblement populaire, ancêtre du parti de Jean-Paul L’Allier. À la différence que Mme Frohn n’avait pas la personnalité rugueuse et égocentrique de M. Ferrandez et que l’urgence de la planète n’était pas la même que celle que plusieurs sentent aujourd’hui.

Peut-être se trouve-t-il chez Québec solitaire des porteurs radicaux de cette idée d’urgence, mais on imagine mal pour l’instant ce parti aspirer au pouvoir. Le temps nous le dira.

Autrement, c’est chez les militants de gauche comme au Comité populaire Saint-Jean Baptiste (je salue ici avec respect Marc Boutin) qu’on a retrouvé depuis 40 ans les thèses les plus intraitables sur l’aménagement de la ville.

Des groupes comme Vivre en ville ou Accès transports viables, qu’on entend davantage ces années-ci, partagent ces valeurs, mais ont généralement un ton plus conciliant et une approche plus pragmatique. 

Cela pose la question de l’utilité et des limites de la politique pour faire avancer les idées fortes auxquelles on croit. 

Une approche modérée permet d’espérer se faire élire et d’avoir le pouvoir de changer des choses au rythme que les citoyens seront prêts à suivre. Cela peut impliquer des compromis. Parfois des compromissions.

À l’opposé, une approche radicale comme celle de M. Ferrandez permet de sauver son âme et ses principes, mais limite la possibilité d’agir si la conséquence est de devoir mener les combats hors de la politique active. 

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Dans son mot de départ, M. Ferrandez donne les conditions minimales que l’administration Plante aurait dû remplir pour qu’il choisisse de rester. Le programme ferait peur à plus d’un, ne serait-ce que pour la flopée de nouvelles taxes qu’il annonce. 

Mais ce programme trace peut-être le chemin pour ceux qui croient à l’urgence climatique et à celle d’un vigoureux coup de barre. 

J’en ai tiré une quinzaine d’éléments pour vous montrer, mais la liste ne s’arrête pas là. Le programme cible Montréal, mais pourrait s’adresser à toutes les villes, y compris la nôtre.

1- taxer 100 % du stationnement sur rue et hors rue; 

2- taxer l’entrée au centre-ville; 

3- taxer les déchets; 

4- faire pression pour taxer les vols aériens; 

5- limiter le développement des activités pétrolières du port; 

6- taxer la viande; 

7- acquérir ou zoner tous les terrains verts encore disponibles; 

8- construire des centaines de fermes de permaculture; 

9- agrandir les parcs; déminéraliser 10 % des rues; 

10- planter 500 000 arbres; 

11- acquérir et démolir les maisons en terrains inondables; 

12- renforcer les milieux humides;

13- densifier à échelle humaine dans les cœurs de villages; 

14- abandonner les immenses investissements prévus pour les routes; 

15- attaquer de front la société de consommation et dire non à un nouveau stade de baseball et à un «Royalmount en carton». 

À la lecture, on comprend que M.Ferrandez ait choisi de partir plutôt que d’attendre la réalisation de ce programme «minimal». On comprend aussi que tant de citoyens aient dit ouf. Et pourquoi beaucoup d’autres sont déçus.