Au sortir d’une rencontre avec le premier ministre Trudeau vendredi, le grand chef Konrad Sioui dit avoir perçu que sa demande était bien reçue.

La «guerre» du territoire

CHRONIQUE / Quel sera votre héritage? a demandé Konrad Sioui à Régis Labeaume dans une lettre envoyée il y a peu.

Le chef de la nation huronne-wendat fait valoir que Montréal a posé des gestes de «réconciliation» lors des célébrations du 375e, dont une «reconnaissance officielle» de l’ancien territoire autochtone.

Un pin blanc, symbole de cette présence ancestrale, a été ajouté aux armoiries et au drapeau de la Ville de Montréal. Un parc a été rebaptisé en langue mohawk, et un poste de commissaire aux relations avec les peuples autochtones a été créé. Le 21 juin est devenu la journée montréalaise des peuples autochtones.

«À Québec, la capitale, on n’a pas vu ça encore», note le chef Sioui.

Peut-être en a-t-on moins senti l’urgence en raison des relations harmonieuses avec la communauté huronne-wendat. Pourquoi une «réconciliation» quand il n’y a rien de brisé? pourrions-nous nous demander.

Les Hurons-Wendat n’ont jamais cessé de revendiquer le territoire «ancestral», mais leur ton et leur pragmatisme raisonnable ont toujours appelé le respect.

Même les coups de gueule théâtraux et folkloriques qu’échappait à l’occasion l’ancien chef Max Gros-Louis n’ont jamais fait craindre pour ces relations.

Pas même quand il déclarait solennellement que de Val-Bélair à Sillery, Québec vit en territoire huron ou proclamait n’avoir de comptes à rendre à personne, pour ensuite éclater de rire bruyamment.

Aujourd’hui que le maire Labeaume et le chef Sioui revendiquent le même territoire de l’ancien quartier militaire de Sainte-Foy, le ton demeure ce qu’il a été depuis dix ans que les deux hommes se côtoient. Courtois et respectueux.

Sans doute est-ce pourquoi ce titre dans Le Soleil cette semaine, «Guerre territoriale entre Québec et les Hurons-Wendat», m’a fait sursauter.

Les terrains du ministère de la Défense derrière les centres commerciaux de Sainte-Foy sont dans le «corridor» de l’ancienne seigneurie de Sillery que revendiquent les Hurons-Wendat.

Il est rare que des terres fédérales deviennent ainsi disponibles, rappelle le chef Sioui, d’où son insistance à vouloir les acquérir pour agrandir la réserve.

Il y a plus de 800 personnes sur la liste d’attente pour une place à Wendake qui n’a pas l’espace pour les accueillir.

Le taux de natalité n’est pas plus élevé chez les Hurons-Wendat que chez les «Blancs». Mais le fractionnement des ménages et les migrations font croître la demande de logement.

Au sortir d’une rencontre avec le premier ministre Trudeau vendredi, M. Sioui dit avoir perçu que sa demande était bien reçue. On verra.

Coïncidence ou pas, le fédéral vient de s’engager dans une entente signée il y a quelques jours à consulter les Hurons-Wendat sur les matières pouvant toucher leur territoire ancestral. Ça ne peut pas nuire.

L’administration Labeaume a fait de ce débat un enjeu d’aménagement urbain. Elle souhaite obtenir juridiction sur les anciens terrains militaires avec son Programme particulier d’urbanisme (PPU).

Dit comme ça, l’objectif semble louable. Le PPU est d’ailleurs un bon plan, même si la Ville semble parfois l’oublier (projet Le Phare).

La réalité est aussi plus prosaïque : ce débat pose un enjeu de taxes.

Si la communauté huronne-wendat devient propriétaire des terrains, Québec perdra les enjeux de taxes qu’elle touchait pour les 130 anciennes maisons propriétés de la Défense (352 689 $ en 2018).

La Ville serait aussi privée du potentiel fiscal de ces terrains. Québec estime qu’on pourrait y construire 1000 logements. À 254 000 $ par unité (prix moyen d’un condo à Sainte-Foy), cela représenterait entre 2 millions $ et 2,5 millions $ de taxes par année. Ce n’est pas négligeable.

L’administration Labeaume s’était d’abord montrée ouverte à ce que les terrains soient cédés aux Hurons-Wendat. Peut-être a-t-elle ensuite pris le temps de revoir ses calculs, ce qui expliquerait sa volte-face.

Au plan urbain, la vision de la Ville semble parfaitement compatible avec le projet de la communauté huronne-wendat, qui souhaite y construire des logements pour des familles et pour des étudiants.

Seriez-vous prêt à respecter tous les critères d’urbanisme de la Ville de Québec, ai-je demandé au chef Konrad Sioui?

Il a hésité une seconde. «On a de l’ouverture», a-t-il fini par dire. «On n’est pas contre les critères d’urbanisme de la Ville. On verra comment on peut s’ajuster». La priorité reste cependant de servir «nos besoins et nos gens», prévient-il.

Le PPU du Plateau-Sainte-Foy prévoit redessiner les rues de l’ancien quartier militaire pour mieux mettre en valeur le parc et le boisé Saint-Denys.

On parle aussi d’un nouveau lien piétonnier entre le centre commercial Laurier et le parc Saint-Denys, dans l’axe des rues Jean-Lelarge et du Joli-Bois.

Le PPU prévoit un développement «mixte» à forte dominante résidentielle avec des commerces et services uniquement aux rez-de-chaussée en façade du boulevard Hochelaga.

Dans tous les cas de figure, le quartier y gagnera par rapport à ce qu’il était. Les intérêts de la Ville et de la communauté huronne-wendat semblent tout à fait conciliables dans cette affaire.

Si l’opposition de la Ville tient à deux malheureux millions de dollars de taxes, il doit bien y avoir moyen de négocier un traité avec le fédéral pour assurer la paix.