François Bourque
«Faut se déprogrammer tout le monde, y compris les policiers», prévoit le chef du Service de police de la Ville de Québec Robert Pigeon.
«Faut se déprogrammer tout le monde, y compris les policiers», prévoit le chef du Service de police de la Ville de Québec Robert Pigeon.

«Faut se déprogrammer tout le monde, y compris les policiers»

CHRONIQUE / Depuis le début de la crise, le message public était clair : pas de rassemblement, pas de déplacements non essentiels, distance de 2 mètres entre les personnes, lavage des mains, etc.

Les contrevenants se sont fait regarder de travers et la police s’en est parfois mêlée, mais les consignes étaient claires. 

Ça va se compliquer avec le déconfinement qui s’annonce.

Si le nouvel objectif est de laisser le virus se répandre tranquillement pour augmenter l’immunisation collective, on fait quoi? 

On se distance ou pas? On se lave encore les mains ou un peu moins souvent? On porte un masque ou pas? Et ceux qui «transgressent» les consignes, on les dénonce ou on les remercie?

Le gouvernement Legault avait été depuis le début de cette crise un modèle de clarté dans sa façon d’être présent au quotidien pour informer, pour convaincre du sérieux de la crise et pour rassurer les citoyens. 

Cela s’est traduit par des taux de satisfaction extraordinairement élevés dans les premières semaines.   

L’image a commencé à s’émousser avec la perte de contrôle dans les CHSLD. On a tous compris que ce n’était pas (seulement) la faute de la CAQ. Les choix du précédent gouvernement y furent pour beaucoup. 

Mais on oublie parfois que les CHSLD sont une solution de dernier recours pour des citoyens dont la santé est hypothéquée et qui commandent des soins quotidiens devenus trop lourds pour leurs proches. 

Même avec les meilleurs soins, les meilleurs locaux, les meilleurs menus, les meilleurs équipements et pratiques de protection, les résidents des CHSLD resteraient les plus fragiles et les plus vulnérables. Imaginez dans l’état actuel des lieux.

Ce n’est pas unique au Québec. On retrouve ailleurs aussi une forte concentration de décès dans des résidences qui regroupent des personnes âgées et fragiles. Cela n’excuse pas l’hécatombe, mais cela met les choses en perspective. 

Malgré l’énorme raté des CHSLD, le gouvernement a réussi à «aplatir la courbe» et à «protéger» le système de santé. Il a ainsi été relativement épargné par la critique.

La suite risque de devenir plus difficile à gérer. 

Vouloir élargir l’immunité collective est une chose. Mais pour le citoyen qui a besoin de savoir comment se gouverner dans ses activités quotidiennes, ça va vite devenir confus.

D’autant plus que le gouvernement fédéral et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) mettent en doute le choix du déconfinement pour accroître l’immunité collective. Qui faudra-t-il croire?

Le printemps a déjà commencé à trancher. Il fallait voir les parcs et rues de la ville en fin de semaine pour comprendre que le choix du déconfinement ne viendra peut-être pas des experts d’un gouvernement ou de l’autre, mais des citoyens.

La rue Cartier était bondée, m’écrit un lecteur. À tel point dit-il, que la distanciation physique était presque impossible à moins de vouloir marcher dans la rue. 

«Là où les choses deviennent carrément ridicules, c’est de voir les gens faire la file sur le trottoir pour entrer à la SAQ en respectant la règle du 2 mètres entre eux, alors qu’au même moment, les autres piétons passent à quelques centimètres d’eux car ils n’ont pas d’autres alternatives».

Observation pertinente. Des villes ailleurs, ont fait le choix d’élargir les trottoirs ou de rendre des rues piétonnes pour faciliter la distanciation. 

Québec n’en avait pas vu le besoin jusqu’à maintenant, mais ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée de commencer à y penser.  Les fins de semaine notamment.  

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La confusion du message ne va pas seulement compliquer les décisions des citoyens. Celles de la police aussi. 

«Faut se déprogrammer tout le monde, y compris les policiers», prévoit le chef du Service de police de la Ville de Québec Robert Pigeon.

J’avais demandé la semaine dernière des statistiques. Je n’aurais pas osé déranger le chef ou ça, mais quand il s’est offert pour répondre, je n’allais pas dire non. Les vendredis après-midi se prêtent à ces «affaires» pas trop urgentes, m’a-t-il expliqué. 

Depuis le début du confinement (12 mars), la police de Québec continue de recevoir 400 appels par jour en moyenne. Le même nombre qu’avant la crise, mais on s’en doutait, la nature des appels a changé. 

Le creux (ou le sommet) a été atteint il y a une semaine et demie.

Un rythme de 200 appels par jour juste pour «le décret». La moitié des appels reçus à la police visait à dénoncer des voisins ou des rassemblements perçus comme dérogatoires. 

Cela en dit long sur l’état d’esprit en ville, surtout les jours où il faisait beau.   

Ça s’est calmé depuis. Une «chute drastique», constate M. Pigeon. 

Le rythme était revenu à 50 appels de «décret» par jour à la fin de la semaine. Hâte de voir les chiffres de la dernière fin de semaine. 

«Les gens ont appris à cohabiter avec la présence du virus», analyse le chef.

«Les policiers se sont adaptés aussi». Ils ont vu que les citoyens de Québec se conformaient aux directives. Seuls les «écarts marqués» ont été sanctionnés. On en comptait une centaine à la fin de la semaine dernière. «Des gens qui avaient été avertis et qui ont fait le choix de continuer».

Comme ce fut le cas lorsque le gouvernement a voulu serrer la vis aux contrevenants il y a quelques semaines, la «désescalade qui s’en vient» va se faire en suivant les futurs «décrets» du gouvernement. 

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Depuis le début du confinement, le nombre d’accidents, toutes catégories confondues, a chuté de moitié : 353 ce printemps (57 avec blessés) comparé à 718 (111 avec blessés) en moyenne ces dernières années.

La baisse est importante, mais j’aurais cru que ce serait davantage vu la faible circulation.

Baisse de moitié aussi des vols dans les résidences : 61 au lieu de 120 en moyenne. Ici encore, j’aurais pensé que la baisse serait plus marquée, tout le monde étant confiné à la maison. Y compris les voleurs, non?

Les vols dans les commerces ont cependant «bondi» de 32 à 48 ce printemps. Sans la surveillance policière particulière, la hausse aurait probablement été plus significative. Trois «groupes de voleurs actifs» ont d’ailleurs été pris sur le fait.

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Le chiffre le plus inquiétant reste celui des plaintes de violence conjugale que les statistiques policières rangent pudiquement dans la colonne «chicanes de famille».

207 appels depuis le début de la crise, en hausse de 33 % par rapport aux 156 en moyenne pour la même période ces dernières années. 

«Chicanes de famille, c’est que ça brasse dans la maison et des gens autour s’inquiètent», décrit M. Pigeon. «Ça ne se termine pas toujours par des accusations au criminel». Il suffit souvent de la présence d’un uniforme pour calmer le jeu. 

Le chiffre inclut les voies de fait et la violence conjugale. La réalité est probablement bien au-delà des chiffres officiels, convient le chef Pigeon.  

«Comment ça va se traduire au sortir de la pandémie? On ne sait pas encore».

Cela n’a pas résulté en une hausse dans les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence, mais il ne faut peut-être pas s’y fier. 

«Quelqu’un pourrait être sous l’emprise d’une personne violence et a moins de possibilités de contacter les policiers. C’est plus difficile et c’est ça qui nous préoccupe». 

Il ne serait pas surprenant que les dénonciations arrivent à retardement, après le déconfinement, prévoit le chef. 

La police a multiplié les appels sur Twitter et Facebook pour rappeler qu’elle est là pour répondre. Elle prévoit d’autres interventions sous peu. Le numéro le plus facile à retenir est le 811, pour l’enjeu «psychosocial» notamment.

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Le chef n’avait pas en main de chiffres sur l’alcool au volant mais sans bars, sans restos, sans «party» de famille ou souper arrosés entre amis, il faudrait le faire exprès pour se faire prendre.

Depuis le début mars, seulement 345 tickets de vitesse sur le territoire de la ville de Québec, comparé à 1200 pendant la même période les années précédentes.  

Quand des centaines de citoyens sont prêts à attendre en file pendant une heure et demie pour une poutine au service à l’auto chez Ashton, on comprend que la ville ne vit plus dans la même urgence qu’à l’habitude et que ça presse moins d’arriver.