François Bourque
Le Soleil
François Bourque
L'administration Labeaume a mis fin à deux campagnes de publicité diffusées à CHOI.
L'administration Labeaume a mis fin à deux campagnes de publicité diffusées à CHOI.

CHOI a-t-elle pris trop de libertés avec la COVID?

CHRONIQUE / Dans un contexte de crise de santé publique, quel espace convient-il d’accorder aux points de vue marginaux, dissidents ou farfelus?

Tout doit-il être toléré sur les ondes radio au nom de la liberté, de la diversité et du nécessaire exercice critique des pouvoirs publics?

Et à qui appartient-il de fixer les limites de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas? Aux auditeurs de la station? À ses annonceurs? Aux tribunaux? Au CRTC? Au maire de la ville, fut-il en conflit ouvert avec la station?

Voilà quelques unes des questions que soulève la décision de l’administration Labeaume de mettre fin à deux campagnes de publicité diffusées à CHOI.

Cette décision a fait grand remous.

Elle fut applaudie par beaucoup de citoyens et acteurs publics excédés que leurs efforts soient minés par des récalcitrants et heureux de ce jugement divin enfin tombé sur la station diabolique du boulevard Laurier.

Comme si CHOI devait seule en porter la faute. Ayons au moins une petite pensée ici pour les réseaux sociaux.

Le maire a choisi de frapper là où ça fait mal : dans les revenus publicitaires.

On parle de 9000 $, ce qui ne serait pas si important, si ce n’était du message politique derrière et de l’effet d’entraînement sur d’autres annonceurs.

De gros joueurs ont emboîté le pas. Hydro Québec, Desjardins, Industrielle Alliance, Mercedes-Benz, Groupe Paquet, Uniprix, Boston Pizza, etc. Resto Plaisir réfléchit.. D’autres aussi.

Dans le climat tendu du passage annoncé à l’alerte rouge, on peut les comprendre de ne pas vouloir être associés à des discours qui mettraient à risque la sécurité publique.

Et de ne pas vouloir s’exposer à des campagnes de boycott, comme y a appelé lundi le député Sol Zanetti de Québec Solidaire.

Le retrait des publicités est cependant une arme à double tranchant. Des auditeurs de CHOI pourraient se rebeller contre les annonceurs qui désertent leur station. Le gouvernement du Québec a choisi pour sa part de maintenir ses campagnes à CHOI.

À court terme, ces retraits feront mal à l’image publique de la station et au budget. Mais on se gardera de tirer d’autres conclusions. Ces décisions «politiques» prises dans l’effervescence d’un moment, s’essoufflent parfois très vite.

L’été dernier, la Ville de Québec a cessé toute publicité sur Facebook pour dénoncer un manque d’encadrement des messages haineux et racistes. Elle est déjà de retour sur le réseau social.

La tempête passée, des annonceurs reviendront à leurs affaires. S’ils avaient choisi d’être à l’antenne de CHOI, c’est parce qu’ils pensaient pouvoir y recruter des clients. Ou estimaient de leur devoir public de rejoindre les auditeurs de cette station. Cela n’a pas dû changer depuis la semaine dernière.

On peut ici s’interroger sur le message envoyé par l’administration Labeaume en retirant ses publicités sur la sécurité routière et le projet de transport structurant.

Est-il moins important pour les auditeurs de CHOI que pour les autres d’être prudents sur les routes? Et a-t-on renoncé à essayer de les convaincre de l’intérêt du projet de tramway? Ce n’est pas en prêchant seulement aux convertis qu’on peut faire avancer des idées.

L’administration Labeaume a-t-elle raison de trouver que CHOI a pris trop de libertés avec la COVID?

Oui et non.

À ce que je sache, aucun animateur de CHOI, même ses plus virulents, n’ont invité à la désobéissance civile. Ni plaidé ouvertement contre le port du masque, les règles des distances physiques ou le lavage des mains.

Des capsules publicitaires mettant en vedette les têtes d’affiche de la station ont même fait la promotion du respect des règles sanitaires, rappelle la direction de RNC Média dans un communiqué émis lundi.

Le problème était ailleurs. Dans le non dit. Un ensemble de preuves circonstancielles si on peut dire.

Les reproches à CHOI ne visaient pas tant les propos d’animateurs que leurs silences. Leur complaisance devant des invités qui ont pu exposer des thèses tordues et farfelues sans être confrontés.

Le problème n’était pas ce qu’ils ont dit, mais ce qu’ils ont laissé dire à des «conspirationnistes» comme Alexis Cossette-Trudel ou Lucie Laurier.

Un reproche similaire avait été fait au journal Le Devoir pour une entrevue avec ce même Cossette-Trudel il y a quelques semaines.

Il y a ici toutes sortes de nuances à faire. Même si on sent une culture d’entreprise, CHOI n’est pas un bloc monolithique avec animateurs copies carbone de l’autre. Les tons et les propos varient.

Vous en doutez? Allez écouter Denis Gravel l’après-midi. Son ouverture, sa vivacité, sa curiosité, son humour et son sens de l’autodérision.

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Le maire Labeaume méditait sa décision depuis le début de la semaine dernière. Il s’en était ouvert le jour du conseil municipal.

«Peut-être que des médias en parlent, il faudrait que j'écoute la radio (…) Disons qu'il y a des médias qui sont bien intéressés par ça (…) Il y a des propriétaires qui font de l'argent avec ça. Ça n'a pas l'air de les déranger (...) On appelle ça le capitalisme ou l'économie libérale».

Le maire évoquait alors les théories de complot.

Le rôle du chroniqueur de CHOI Éric Duhaime dans l’organisation d’une manifestation anti-masques avait mis la table. Des critiques publiques du travail de CHOI ont ajouté aux réflexions de la mairie.

Le refus de CHOI de diffuser une campagne gouvernementale «anti-complotiste» a peut-être été la goutte qui a fait déborder le vase la semaine dernière.

Cela dit, la pertinence de cette publicité, déclinée sur le ton d’une auto-promotion de CHOI, était douteuse. La direction de CHOI avait raison d’y voir un exercice caricatural et insultant pour ses auditeurs.

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Le devoir des médias est de faire état des différents points de vue qui peuvent éclairer le débat public.

On ne peut pas ignorer l’existence de «complotistes», fanatiques religieux ou disciples de la terre plate, comme cette conseillère municipale de Gatineau.

Il est aussi de notre devoir de questionner et critiquer les décisions publiques face à la pandémie, comme CHOI et d’autres le font tous les jours.

Cette critique est nécessaire et ce ne sont pas les occasions qui ont manqué ces derniers mois avec le drame des CHSLD et des communications gouvernementales parfois confuses et incohérentes.

Mais la responsabilité des médias est aussi de mettre les choses et les personnes en contexte.

Lorsque des ingénieurs en pantoufles ameutent l’opinion publique sur la dangerosité du pont de Québec sur la seule base de photos montrant de la rouille, il faut mettre leur avis (et leur expertise) en perspective.

Si d’autres dessinent un métro dans leur sous-sol et plaident ensuite que ça ne coûte pas plus cher qu’un tramway, il faut sortir les chiffres qui montrent le contraire.

Tous les points de vue n’ont pas valeur égale dans un débat public. Traiter sur le même pied les faits avérés et les théories fumeuses, les scénarios amateurs ou insinuations gratuites est un manquement aux responsabilités d’un média professionnel.

Si un invité dérape, il faut le confronter, rappeler les faits qui disqualifient leurs propos, le cas échant, rappeler leur manque d’expertise sur un sujet. Cela demande un effort plus grand que d’ouvrir un micro, de laisser parler l’invité et d’encourager passivement la dérive.

Peut-être cela donne-t-il un meilleur «show», mais ce n’est pas comme ça qu’on sert l’intérêt public.

Particulièrement en période de pandémie où des comportements à risque induits par des entrevues complaisantes entendues à la radio (ou ailleurs, y compris dans les journaux) peuvent anéantir les efforts des autres. J’imagine que c’est ce que voulait dire le maire Labeaume, mais qu’il n’a pas cru utile de mieux expliquer.