Spiritualité

Être l’étrangère

CHRONIQUE / Dans ma jeunesse, j’ai vécu trois ans en Ontario pour des études et un an aux États-Unis. Je n’étais ni réfugiée ni immigrante, et je n’avais aucune crainte d’être expulsée. Mais je me suis quand même sentie différente, étrangère, surtout au début des deux séjours.

En Ontario, je me souviens de mes premiers cours dans une université uniquement anglophone. Mon anglais plutôt bancal me faisait remarquer dès que j’ouvrais la bouche. Je n’appartenais pas à une minorité visible, mais plutôt à une minorité audible. Mon réflexe a été de repérer dans la classe d’autres « marginaux » à leur manière. C’est ainsi que j’ai sympathisé avec une jeune femme du Sri Lanka avec qui je n’avais pas grand-chose en commun, sinon d’être une femme et de ne pas être anglo-canadienne. Couleur de peau, langue maternelle, religion, culture, mentalité ; tout nous distinguait. Et pourtant, des liens se sont tissés entre nous, un genre de solidarité dans la différence.

Cette modeste expérience – et le fait d’avoir échangé avec des personnes venues d’autres horizons – m’a ouvert les yeux sur les difficultés qu’elles rencontrent. Je comprends mieux leur tendance à se regrouper avec des membres de leur communauté d’origine ; le besoin d’appartenance est en effet impérieux et on le ressent fortement quand nos repères habituels sont bousculés.

De même, le défi de se créer une place au sein du groupe dominant peut apparaître immense. Certains sont échaudés par des expériences douloureuses : rejet, paroles blessantes, discrimination à l’emploi ou pour le logement, préjugés étalés sans vergogne. Le décès odieux de George Floyd – un Afro-Américain étouffé le 25 mai par le genou d’un policier de Minneapolis – nous rappelle jusqu’où peut aller le racisme ! Quand des caractéristiques personnelles, comme la couleur de la peau, cesseront-elles d’être un motif pour se faire pointer du doigt ?

Imaginez comment peut se sentir une personne installée au Québec depuis des lustres ou immigrante de deuxième ou troisième génération, donc née ici, lorsqu’on la considère encore comme une étrangère, voire une « étrange »! Une amie française vivant au Québec depuis plus de trente ans rigole bien quand, lorsqu’elle fait des emplettes, son indéracinable accent français lui vaut des commentaires du genre « Ça entrera bien dans votre valise ». C’est pas mal moins amusant de recevoir des remarques xénophobes ou méprisantes.

Le racisme n’est pas inné

Le racisme n’est pas inné. Non, il est bel et bien appris, dans les familles, à l’école, dans les institutions, dans les médias, etc. Il se nourrit de fausses croyances, d’ignorance, de généralisations abusives et de jugements hâtifs. Comment le combattre ? En s’informant, en posant un regard critique sur nos réactions spontanées et nos attitudes, mais peut-être avant tout en risquant des rencontres et en nous exerçant à la compassion.

La professeure Rhonda Magee, qui enseigne le droit à l’Université de San Francisco, est également une experte sur les questions de racisme. Au fil de ses recherches, elle en est venue à la conclusion qu’il ne suffisait pas de travailler sur notre compréhension intellectuelle du racisme pour le vaincre ; un travail intérieur est nécessaire. Nos préjugés résultent de conditionnements sociaux et culturels qui ont insidieusement forgé notre mentalité et formaté nos cerveaux. Nous avons besoin, pour nous en défaire, d’un entraînement qui rejoint les mêmes profondeurs.

Mme Magee propose donc, comme remèdes, de développer une pratique régulière de la pleine conscience et de cultiver la compassion. Les deux s’apprennent – une petite recherche vous permettra de découvrir des ressources pour ce faire – livres, cours et autres. Ces pratiques nous permettent d’être mieux avec nous-mêmes et, par conséquent, de nous sentir de moins en moins menacés par les autres, y compris ceux qui ne nous ressemblent pas, de leur être plus ouverts, d’accueillir avec curiosité et gratitude le fait que les êtres humains se déclinent en un nombre infini de modèles !

Lecture de vacances

En terminant, je vous suggère, comme lecture de vacances, un petit livre écrit par l’auteure québécoise d’origine vietnamienne Kim Thúy : Ru. Il permet d’entrer dans l’expérience de la narratrice, accueillie comme réfugiée chez nous après avoir été une boat people. Rien de tel, pour changer notre regard, que de nous projeter dans la réalité d’une autre personne.

Anne-Marie Chapleau

Institut de formation théologique et pastorale