Errare humanum est

CHRONIQUE / Acceptons l’idée que l‘essence même de l’homme, c’est d’être imparfait. Ne dit-on pas que l’erreur est humaine ? Mais que faire du génie artistique d’un homme qui commet des erreurs immorales ? J’ai choisi ! Louer le génie des artistes, mais condamner leurs mauvais actes. C’est ce que je fais. Les amalgames entre l’œuvre et son auteur, c’est ce que bien des gens font.

Les artistes mis au bûcher de la vindicte populaire sont récurrents. Juste pour ces derniers mois, pensons à Michael Jackson, à R-Kelly ou à Rammstein.

Dois-je avoir honte de rigoler aux spectacles de Dieudonné, soupçonné d’antisémitisme ?

Dois-je mépriser quelqu’un qui aime les toiles d’Adolf Hitler, l’être le plus répugnant de l’histoire ?

Puis-je encore regarder Le Pianiste de Roman Polanski alors qu’il est soupçonné de pédophilie ?

Que faire de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline alors qu’il a aussi produit des pamphlets antisémites ?

Décider de ne pas écouter tel ou tel artiste est un choix, alors qu’imposer aux autres de ne pas écouter tel ou tel artiste est une censure. Lorsque des organismes décident, a priori, de ne pas diffuser un artiste, ils censurent. C’est ce qu’ils font.

Comme s’ils ne savaient pas faire la différence entre une œuvre et son auteur.

Comme s’ils pensaient que le peuple ne savait pas faire la différence entre une œuvre et son auteur.

Comme si, chaque repas, on me présentait une assiette déjà triée de toutes les choses soi-disant mauvaises pour moi. « Mange et tais-toi. »

Je veux goûter toutes les saveurs que nous offrent nos cultures. Épicées, piquantes, suaves, brutes. Je veux que ça goûte quelque chose. Enlever, moi-même, toutes les cochonneries de mes ingrédients, arômes artificiels, additifs et produits toxiques. C’est ce que JE fais.

Concernant le Roi de la pop, le cas qui suscite les réactions les plus épidermiques qui soient, il est clair que Michael Joseph Jackson, l’homme, est pour moi quelqu’un de très ambigu dans sa relation avec les enfants, et le documentaire Leaving Neverland est venu conforter des suspicions. Il a toujours été tendancieux dans l’attirance qu’il a de la période enfantine. Ce n’est pas sans raison que son immense ranch s’appelle Neverland, le pays de l’univers de Peter Pan, où les enfants ne grandissent jamais.

Michael Jackson, l’artiste, est un génie. Ce travail de dissociation presque schizophrénique est difficile, mais largement faisable. L’œuvre peut suivre son propre chemin et se détacher de son auteur. L’homme a une date de péremption, pas l’œuvre. Aduler et détester en même temps une personne, c’est possible. C’est ce que JE fais.

Le temps d’écouter ses chansons, je l’adule. Une fois terminé, adieu le génie. Et pour ceux qui seraient perdus par ce travail de dissociation, il existe un organisme qui s’en occupe depuis des centaines d’années; c’est la justice. C’est elle qui a le pouvoir d’interdire.

L’album Thriller est l’album le plus vendu de tous les temps avec plus de 66 millions d’unités. On peut aisément parier que chaque foyer canadien a cet album rangé quelque part. Ces objets sont-ils, eux aussi, imprégnés des soupçons de pédophilie ?

Doit-on brûler nos biens culturels parce que la bien-pensance le veut ? Les nazis l’ont fait lors des « autodafés allemands de 1933 » et ont brûlé des milliers de livres contraires à leurs idées. Rien ne les obligeait à le faire. Je ne brûlerai pas mes biens culturels parce que les auteurs qui les ont créés sont soupçonnés de délits, voire coupables. Ça ne veut aucunement dire que j’approuve leurs actes, bien au contraire, je déteste au plus haut point l’homme fautif, vicié, mais je vénère l’artiste et son œuvre.

Un livre que je ne veux pas lire, je ne le lis pas.

Un film que je ne veux pas regarder, je ne le regarde pas.

Une chanson que je ne veux pas écouter, je ne l’écoute pas.

La liberté est, toujours, la règle et la restriction, l’exception. C’est prodigieusement simple.

L’artiste est la version parfaite de l’être humain, une version dont le casier judiciaire sera toujours vierge. Laisser s’exprimer cet artiste, c’est ce que JE fais.

Pascal Gaxet,

étudiant en ATM