Enseigner? Non, merci!

CHRONIQUE / M. François Legault,

Nul besoin de vous répéter que le nombre d’inscriptions dans les programmes d’enseignement au secondaire a chuté de 30 % depuis dix ans. Si rien ne change, cela ne fera qu’empirer. C’est apocalyptique, surtout si on songe aux 65 000 élèves supplémentaires qui entreront dans ces écoles. Ce n’est pas avec les problèmes suivants, que j’ai pu déplorer pendant mes 26 ans au secondaire, que vous parviendrez à séduire les futurs enseignants : matériel désuet, salaires faméliques, manque de ressources, clientèles difficiles, parents de plus en plus exigeants, cellulaires, médicaments, troubles de l’opposition, élèves mal évalués dans des classes bondées au maximum… Quoi encore ?

J’ai visité des écoles et, de Gatineau à Sept-Îles, je vous décris succinctement ce qui s’y passe. Sachez-le, ce n’est pas rose. Pourquoi ? Il n’y a pas d’argent ! L’éducation est l’enfant méprisé des politiciens québécois. Parlons des lieux. C’est la pauvreté et, pour certaines écoles, comme ces jeunes Lavallois qui étudient dans des roulottes, c’est le tiers-monde. Aussi, quand vous irez visiter les écoles, faites attention, car souvent, il y a des champignons ou de l’amiante et ne vous assoyez pas n’importe où, surtout pas sur la chaise de Nathalie, car elle risque de casser. Aussi, si vous entrez dans une école surpeuplée, n’y allez pas le midi ou pendant une récréation, car vous ne parviendrez pas à circuler avec vos gardes du corps dans les corridors. Pour finir quant aux lieux et à la décrépitude de plusieurs bâtiments dont le problème se réglerait seulement avec une boule de démolition, je vous lance le défi de trouver une seule classe dans une école publique où les 35 chaises et les 35 pupitres sont pareils et en bon état. Bonne chance !

Profs aux encans !

Comme deuxième aspect, je traiterai du fait que les jeunes enseignants, fort endettés après un baccalauréat de quatre ans, sont parfois grands-parents quand ils obtiennent un poste. Avec un archaïsme innommable, un peu avant la rentrée, ces enseignants, précaires depuis parfois 20 ans, sont convoqués et comme dans une ligue de hockey ou une vente aux enchères, nerveux, ils n’ont que deux minutes pour choisir telle ou telle offre. C’est ridicule, insécurisant, absurde et surtout humiliant.

Ouf ! Les salaires…

Autre point, M. Legault : les salaires. Nous sommes les moins bien payés au Canada. D’ailleurs, plusieurs fuient le Québec pour l’Ontario où un prof gagne 19 000 $ de plus par année. Pourquoi ? N’enseignons-nous pas dans le même pays ? Aussi, vous suggérez d’augmenter les nouveaux profs de 8000 $ par année. On fait quoi avec les autres ? Ceux qui ont dix, vingt, trente années d’expérience ? Il faut ajouter que les profs n’ont pas droit à du travail supplémentaire compensé. Comme nous sommes loin des primes d’assiduité accordées aux médecins ! Rien pour ressembler aux heures supplémentaires des infirmières ! Pourtant, n’avons-nous pas les mêmes patrons ?

Je dois me dépêcher, M. Legault, car j’ai droit à seulement 600 mots, mais il faudrait aussi songer à la façon trop politique, voire inadéquate, de gérer l’éducation. Depuis Paul Gérin-Lajoie, en 1964, le Québec a connu 30 ministres de l’Éducation en 55 ans, soit 1,8 année de mandat par ministre. Même si c’est utopique, il faudrait un lieu où les décisions sont prises par des spécialistes de l’éducation, non par des politiciens. Si je pouvais, j’écrirais 100 000 mots sur ces compétences transversales, sur ces réformes improvisées et imposées.

Pour finir, je veux conclure avec votre projet de promouvoir la profession. Si vous ne changez rien pour vrai, armez-vous, car malgré vos publicités qui répéteront que c’est tellement le bonheur d’enseigner, c’est vers une hécatombe sociale que la province va se diriger. Aussi, je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais je les comprends, les jeunes !