Spiritualité
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Écouter la voix des entrailles

CHRONIQUE / Le téléphone sonne. On m’annonce que mon fils a eu un accident. Instantanément, avant même que je puisse entendre la suite, mon corps réagit : une grande décharge électrique me traverse. Finalement, ce n’est rien de grave. Ouf ! Mais j’imagine sans peine cette même réaction survoltée qui pousse une mère ou un père à se jeter à l’eau ou dans le feu pour tenter de sauver son enfant. On est prêts à tout pour protéger les petits qu’on a engendrés !

Parfois, cependant, le danger apparaît si désespérément immense que l’impuissance peut nous gagner. C’est l’expérience de l’auteure et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette. Pleinement consciente du péril climatique qui menace ses trois enfants, comme d’ailleurs toutes les générations montantes, elle se sentait submergée par la tristesse et le désarroi. Puis, quelque chose est monté en elle, comme une énergie prête à se déployer. « On a imaginé ce qu’on pouvait faire avec cette force-là. La force de celles qui ont mis au monde. Celle des louves et des lionnes. Celles qui sont prêtes à mourir pour leurs petits. » (La Presse+, 9 mars 2020). Avec d’autres, elle a fondé le mouvement Mères au front pour le climat (meresaufront.org).

Entendre l’amour

Cette force des profondeurs nous habite, nous aussi. Elle s’appelle l’amour. Tantôt elle chuchote ou murmure. On peut l’ignorer longtemps, mais elle s’obstine. Elle veut un avenir pour ses enfants, tous les enfants, nos enfants. Cette voix loge dans nos entrailles, là où se réfugient nos plus belles aspirations : vivre, aimer, chanter, se réjouir d’une aube rosée ou d’un moment de partage. Cette voix bruisse aussi à l’extérieur de nous-mêmes. Il faut une oreille fine et attentive pour entendre ses sanglots. C’est la voix de la Terre-Mère qui gronde et crie pour ses enfants en détresse. Les voix du dedans et du dehors s’entrecroisent et s’unissent, mais elles peuvent facilement être étouffées par le tumulte des invitations à courir sans cesse, à consommer sans limites et à tout posséder.

Une saison pour arrêter

Comment résister à tout ce qui nous aspire vers le désastre, sinon en prenant un temps d’arrêt pour réfléchir et entendre – oui, vraiment entendre la voix de nos entrailles et de celles de la nature ? Nous avons vécu, avec la crise sanitaire, une grande pause collective, mais involontaire. Alors que la relance s’organise, en profiterons-nous pour en faire, volontairement et consciemment cette fois, une occasion pour rêver du monde que nous voulons pour nos enfants ? Pour discerner les meilleures avenues pour le faire advenir ? Pour retisser nos liens intimes avec cette nature dont nous nous sommes trop souvent coupés ?

Le mois de septembre sera une bonne occasion pour le faire, alors que se déroulera jusqu’au 4 octobre, jour de la fête de François d’Assise, la Saison de la Création 2020. Le thème choisi, Un jubilé pour la Terre, rappelle combien « soeur notre mère la Terre », comme l’appelait le petit frère d’Assise, aspire au repos et au renouvellement de ses forces. Un jubilé, selon la tradition biblique, est un temps de répit pour tous les vivants et pour la terre. Un jubilé, c’est aussi un « oui » à la libération de tout ce qui opprime et trahit la vie.

Pour l’amour de nos enfants

Qu’arriverait-il si nous nous accordions réellement ce temps d’arrêt et de réflexion ? Moi, vous et chacune personnellement, mais aussi tous ensemble ? À la question de ce qui est le plus important, ne répondrions-nous pas : nos enfants, l’amour, la vie ? Quel sillon de courage cet amour pourrait-il tracer en nous ? Pour changer, pour nous engager, pour élever la voix et secouer l’inertie de nos dirigeants ? Pour rendre demain et après-demain tout simplement possible ?

Anne-Marie Chapleau

Nouvelle Mère au front