D'humiliantes secondes

CHRONIQUE / Dans le meilleur des mondes, dans le scénario du film de notre vie, si nous pouvions effacer des minutes indésirables ou ravaler des paroles sottes, sans aucun doute éliminerions-nous tous les malaises qui surviennent comme un moment saupoudré grâce à la baguette magique d’un lutin maléfique.

— Il naîtra quand, votre bébé ? 

— Jamais ! Je suis juste grosse, câlisse !

Les instants, les regards et les répliques sont mémorables; ils nous laissent pantois et sans mot. Or, comme chaque humain veut se parfaire, il souhaite, au fil de sa vie, tirer des leçons de ces secondes où il serait préférable de se trouver six pieds sous terre. Toutefois, certains ne comprennent rien et se comportent dans les endroits publics comme s’ils étaient Harriet Oleson, la pimbêche de La petite maison dans la prairie.

Ainsi, dans les restaurants ou autres endroits publics, ils parlent fort, médisent des autres, sont toujours les plus loquaces. Et avec l’alcool, le phénomène s’amplifie.

Il y a quelques jours, j’ai publié un texte sur ma page Facebook. En tout, quelque 600 internautes sont intervenus. Certains riaient, d’autres avaient de la peine, d’autres déploraient ou jugeaient les mots de la dame, etc. Quoi qu’il en soit, voici le texte en question :

J’ai hésité avant de vous raconter cette incroyable anecdote. Or, après réflexion, je me suis dit que certains en tireront peut-être une morale intéressante, sinon ils iront s’acheter un 6/49.

Bref, le monde est petit, vraiment petit…

Je me lance.

Ce matin, je déjeunais dans un restaurant de Saguenay. J’étais assise sur une banquette, près d’une jolie dame et de son conjoint qui feuilletaient des journaux. Soudain, la dame tombe sur un article du Quotidien qui parle du Prix que j’ai récemment remporté.

— Ouf ! Elle n’a pas gagné pour sa beauté, lance-t-elle à son mari qui ne lève même pas les yeux.

Réalisant que j’avais tourné mon regard vers elle, elle me montra la photo.

— Était-ce un concours de beauté ? lui demandai-je.

— Non, non, c’est qu’elle n’est vraiment pas jolie ! ajouta-t-elle, comme pour entamer une discussion avec moi.

— Oh ! Vous savez, madame, je n’ai jamais vraiment aimé cette photo. C’est vrai qu’elle ne m’avantage pas…

Je terminai mon déjeuner avec l’incapacité de cesser de sourire.

Dans une ambiance de malaise extrême, à ma gauche, je sentais que la belle dame voulait rajouter quelque chose, voulait ravaler ses paroles... Or, dans mon champ de vision, je devinais son mari qui lui faisait signe de se taire, estimant sans doute qu’elle en avait assez dit pour aujourd’hui.

Vous savez, si on m’avait présenté cette scène de film, juste avant que je ne naisse et si j’avais pu opter pour la jolie dame ou moi, je vous jure que je me serais choisie, même si des deux, selon tous les standards de beauté, je ne suis pas celle qui est belle.

Juste conclusion

Quelles sont les morales à tirer de cet événement ? J’ai questionné ma famille, mes amis, mes élèves et mes contacts Facebook à ce sujet. Les commentaires, en gros, rapportaient qu’il ne faut pas juger les gens par leur apparence et, dans le même sens, qu’il faut savoir apprécier la beauté intérieure. Aussi, les plus sages ont estimé qu’il fallait fuir ces gens qui sont mauvais comme des teignes. Or, un jeune plus désinvolte a simplement tranché : « La plus belle qualité de l’humain, c’est de savoir fermer sa gueule. » Sa conclusion est peut-être vulgaire et peu littéraire, mais honnêtement, elle résume bien ce que j’ai pensé en sortant du restaurant. 

Quoi qu’il en soit, un midi, quelques jours après avoir publié sur ma page Facebook, un 6/49, qui avait été glissé dans l’embrasure de ma porte, m’est tombé sur les pieds quand je suis sortie de la maison…