Dans Les dix commandements de 1956, Charlton Heston incarnait Moïse.

Des commandements à la vie

CHRONIQUE / Quand on parle des dix commandements, tout le monde sait, en gros, de quoi il s’agit. Pour plusieurs d’entre nous, des images du film de 1956 reviennent alors à l’esprit. On revoit Charlton Heston incarnant Moïse et tenant les Tables de la Loi. Mais les commandements sont plus près de notre réalité qu’on ne le croit. Notre mentalité en est toute imprégnée, ce qui a une incidence sur notre façon de penser, jusqu’à devenir, pour plusieurs personnes, une source de malheur. Comment se fait-il ?

Les commandements ont pour but de contenir nos tendances naturelles à l’excès : excès de colère pour ne pas tuer, de convoitise pour ne pas voler, de désir pour ne pas commettre l’adultère, etc. Ce sont des balises posées sur notre chemin, mais qui ne seront toujours que des garde-fous.

La manière de concevoir les commandements est un des éléments fondamentaux à partir desquels le christianisme va très tôt se distinguer du judaïsme. On pense d’abord au Sermon sur la montagne, ce grand discours où Jésus nous invitait à dépasser le simple respect des commandements (Mt 5). Concernant le meurtre, par exemple, il disait en substance ceci : « Vous avez appris jadis qu’il ne faut pas tuer, moi, je vous dis de ne pas vous mettre en colère contre quelqu’un. » C’est un appel à réfléchir avec son coeur.

Le dérèglement du coeur
Des règles sont nécessaires pour le bon fonctionnement de la vie en société. Croyants ou non, nous sommes tous et toutes habitués à ce que nos vies soient placées sous cette forme de régulation. Mais les problèmes commencent lorsque notre affectif adhère à cette façon de voir au point de l’appliquer aux rapports entre les personnes. Alors, on porte un jugement, on accuse pour ne pas prendre la responsabilité de quelque chose, on distribue allégrement les blâmes ; bref, on applique une forme de loi, la nôtre. C’est un peu normal d’agir ainsi, puisque c’est à la lumière de ces critères que nous sommes constamment jugés, évalués et mesurés. L’âme humaine se trouve simplement à reproduire le régime auquel elle doit se plier.

Cette logique finit par imprégner profondément notre être, au point où elle affecte aussi l’estime de soi. On en vient à se juger soi-même à partir de considérations froides, qui deviennent une mesure de notre valeur personnelle et de celle des autres. C’est une logique implacable d’où personne ne sort jamais gagnant. Car ce sont les manquements qui ressortent, et non ce qui habite véritablement le coeur des personnes.

Un apôtre nommé Paul
Une spiritualité fondée sur l’observance des commandements ne permet pas à l’esprit humain de s’élever. Pour arriver à s’extirper de ce conditionnement séculaire, il fallait une véritable prise de conscience – une révélation pour rester dans le langage théologique. Ce nécessaire dépassement des commandements constitue l’une des pièces maîtresses du christianisme.

C’est l’apôtre Paul qui en était le héraut. Paul n’était pas un anarchiste. Il enseignait le respect de l’autorité et le paiement de l’impôt. Et pourtant, il a rencontré beaucoup d’opposition. Quelques apocryphes du Nouveau Testament sont d’ailleurs très virulents à son endroit, l’un d’eux allant même jusqu’à le désigner par l’appellation « l’ennemi ». Ce n’est pas que le commandement soit mauvais en lui-même, disait saint Paul, mais l’esprit humain est vulnérable à cette logique.

Heureusement, Dieu préfère l’humilité, celle de la personne qui reconnaît ses faiblesses et qui l’invoque. Cette fragilité partagée interpelle notre charité, envers les autres et nous-mêmes, pour accueillir, faire la paix et pardonner – nous pardonner. Cette fois, ce sont des images du film Jésus de Nazareth qui reviennent en tête, avec Jean-Baptiste accueillant les affligés venus à lui pour renaître en s’immergeant dans l’eau du Jourdain.

Pierre Cardinal

Institut de formation théologique et pastorale