Justin Trudeau est venu rassurer les sinistrés à Gatineau

Pas un jour à «selfie»

CHRONIQUE / On leur avait dit que le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, allait venir leur serrer la pince en début d’après-midi.

Ils l’avaient deviné. Des voitures noires aux vitres teintées et aux plaques d’immatriculation rouges circulaient depuis des heures dans leur rue et dans leur quartier du Vieux-Gatineau. Des auto-patrouilles de la Gendarmerie royale du Canada se comptaient par dizaines et elles faisaient aussi le va-et-vient dans ce secteur. Et une quinzaine de militaires des Forces armées canadiennes s’affairaient à remplir des sacs de sable à l’angle des rues Saint-André et Saint-Paul, là où cette tâche avait auparavant été confiée à des bénévoles.

Mais cette nouvelle de la venue du premier ministre a été accueillie avec un haussement d’épaules collectif chez les résidents du coin. Ils avaient d’autres chats à fouetter mercredi. Et se faire prendre en photo avec Justin Trudeau ne faisait pas partie de leurs priorités. Le « selfie » sera pour une autre fois.

La crue des eaux avait progressé durant la nuit. Beaucoup. Certaines rues de ce quartier dans lesquelles les autos pouvaient circuler pas plus tard que mardi étaient maintenant complètement inondées et fermées à la circulation. Le temps d’une nuit pluvieuse, l’eau avait monté de près de 12 centimètres.

L’heure n’était vraiment pas aux « selfies » dans ce quartier.

Myriam Talbot en avait des larmes aux yeux.

Sa maison située tout près de l’angle des rues Saint-Paul et Saint-Sauveur était maintenant entourée d’eau. Comme au printemps 2017. Cette fonctionnaire fédérale et jeune mère de deux enfants se voyait revivre le cauchemar d’il y a deux ans. Et elle pleurait.

« J’ai deux locataires au sous-sol et un autre au rez-de-chaussée, a-t-elle dit. Cette maison est pour moi un investissement. Et là, je suis en train de tout perdre.

«Après les inondations de 2017, a-t-elle poursuivi, la Ville m’a obligé à reconstruire les deux logements au sous-sol. Je leur avais plutôt proposé de la démolir, ou encore de condamner la cave en la remplissant de pierre concassée. Ils ne voulaient rien entendre. Ils m’obligeaient à reconstruire ces deux logements. Alors je l’ai fait. Et ça m’a coûté 66 000 $ pour refaire à neuf deux logements complets. On ne m’a remboursé que 80 % des coûts.

«Et là, Québec parle de nous dédommager pour 200 000 $. Mais ça ne couvre même pas l’hypothèque. Et on n’a pas encore parlé des coûts de démolition qui pourraient s’élever à 15 000 $ ni des heures de travail que je manquerais pour venir superviser les travaux ici. Ça n’a pas de bon sens. Ça n’a plus de bon sens.

— Je vois que votre maison est à vendre, que je lui dis. (Une affiche d’une agence immobilière est plantée dans le parterre maintenant submergé d’eau).

— Oui, elle est à vendre depuis novembre. Mais là, elle sera invendable.

— Est-ce que vos trois locataires se portent bien ?

— Oui. Ils vont bien. Deux d’entre eux sont partis habiter chez des proches. Et l’autre se trouve présentement au centre d’aide aux sinistrés pour rencontrer les gens de la Croix-Rouge afin d’obtenir quelques nuits d’hébergement dans un hôtel. Mais ni eux ni moi ne serions ici aujourd’hui si la Ville m’avait écouté il y a deux ans.»

Justin Trudeau s’est bel et bien arrêté sur la rue Saint-Paul hier après-midi.

Lui et son épouse Sophie Grégoire, tous deux chaussés de bottes de caoutchouc, ont rempli quelques sacs de sable avec les soldats. Ils ont ensuite serré la main de ces derniers, puis ils sont repartis. Trois petits tours et puis s’en vont.

Un peu plus bas sur cette même rue, la crue montait au même rythme que chutaient le moral et la résilience des résidents.

Et Myriam pleurait.