Denis Gratton
Cette marche en plein coeur de Vanier n’est pas ce qu’il y a de plus plaisant en temps normal. Le bruit du chemin de Montréal est assourdissant, la pollution parfois étouffante, et certaines personnes qu’on y croise ne se dirigent pas vers la messe dominicale, malgré tous les saints qu’ils implorent dans leur parler.
Cette marche en plein coeur de Vanier n’est pas ce qu’il y a de plus plaisant en temps normal. Le bruit du chemin de Montréal est assourdissant, la pollution parfois étouffante, et certaines personnes qu’on y croise ne se dirigent pas vers la messe dominicale, malgré tous les saints qu’ils implorent dans leur parler.

Les «craques» du trottoir

CHRONIQUE / Je devais aller à la pharmacie du chemin de Montréal dimanche, à quatre pâtés de maisons de chez moi.

Cette marche en plein coeur de Vanier n’est pas ce qu’il y a de plus plaisant en temps normal. Le bruit du chemin de Montréal est assourdissant, la pollution parfois étouffante, et certaines personnes qu’on y croise ne se dirigent pas vers la messe dominicale, malgré tous les saints qu’ils implorent dans leur parler.

Mais dimanche, alors que la ville était en confinement, cette artère était déserte. Le soleil se pointait enfin le nez en cette fin d’après-midi. On pouvait entendre les oiseaux s’en réjouir. Deux écureuils s’étaient donnés rendez-vous au milieu de la rue, à deux mètres des trois corneilles qui se tiraillaient un bout de pain rassis. Le centre-ville sentait la campagne. Je vous le jure. On pouvait humer l’air de la campagne, l’air frais, l’air pur. Juste là, en pleine ville. Une odeur nostalgique. Une odeur du Vanier de mon enfance.

Et les trottoirs, vides. Même les sans-abri habitués du chemin de Montréal n’y étaient plus. Plutôt curieux. Où vont les sans-abri en période de confinement ? Où se confine-t-on lorsqu’on n’a pas d’abri ?

En rentrant, j’ai emprunté la rue Lafontaine pour prolonger un peu ma marche. Elle était là, de l’autre côté de la rue, fidèle au poste. La prostituée du quartier. C’est son coin depuis des années, son trottoir, son territoire. Et ce n’est pas un virus qui lui chipera.

Mais elle ne fond plus dans le décor. Elle est devenue le décor.

Je l’ai saluée d’un hochement de tête plutôt que de l’ignorer. Elle m’a répondu d’un geste cru, de cette étrange façon qu’elle a d’attirer l’attention. Pauvre elle.

Il n’y a pas de plan d’urgence des gouvernements pour cette femme-là. Pas de 2000 $ par mois. Comme elle ne peut réclamer 75 % de son «salaire» parce que sa «petite entreprise a perdu au moins 30 % de ses revenus. Il n’y a aucune aide pour elle. Elle tombe dans les «craques», comme on dit à Vanier. Les craques de son trottoir.

Oui, bien sûr, le fédéral a pelleté des millions de dollars dans les refuges pour femmes et les maisons pour victimes de violence conjugale. Mais lorsque notre survie dépend de la rue, on ne fréquente pas ces maisons. Et on ne s’y confine surtout pas. La porte derrière soi pourrait rester verrouillée à tout jamais. On ne prend pas ce risque-là.

Sa vie, c’est la rue. La rue, sa vie. Et en cette période de pandémie, elle doit la risquer, sa putain de vie, pour survivre une autre journée. C’est d’une tristesse inouïe et épouvantable.

Elle n’a probablement plus de «clients». Sa présence sur le trottoir est peut-être son SOS, sa façon de crier «à l’aide !». Qui sait ? Mais c’est un cri dans le désert. Elle est seule au monde et elle le sait.

Et peut-être a-t-elle toujours des clients malgré la distanciation sociale et les autres mesures imposées. Mais je n’arrive pas à le concevoir. Quel être humain sur cette Terre s’arrêterait ?

Existe-t-il des hommes qui risqueraient leur vie et celle de cette femme pour obtenir… pour obtenir ça ?

Existe-t-il des hommes si… si… les mots qui me viennent à l’esprit sont impubliables. Je vais m’en tenir à ceci:

Existe-t-il des hommes si inhumains ?