Gilles Raymond vérifie le niveau de l’eau quotidiennement dans son quartier du Vieux-Gatineau.

Le bâton de Gilles

CHRONIQUE / Le moment était presque solennel. Gilles Raymond descendait la rue Glaude muni de son bâton de marche et se dirigeait d’un pas décidé vers l’eau de la rivière des Outaouais qui a englouti la moitié de cette rue du Vieux-Gatineau. Des voisins l’attendaient à l’angle de Glaude et Saint-Sauveur, fébriles.

Le groupe s’est séparé pour laisser passer Gilles. Celui-ci s’est avancé dans l’eau, sans ralentir, sans hésiter. Un peu comme Moïse dans le film Les Dix Commandements. Sauf que la rivière ne s’est pas divisée à son passage.

« Mais que fait-il ?, ai-je demandé à voix basse à un voisin du nom de Jacques Thibeault.

— Il cherche sa marque.

— Quelle marque ?

— Gilles a inscrit une marque rouge sur le béton l’autre jour. Depuis, il revient régulièrement, chaque jour, et il pose son bâton sur la marque. Comme ça, il peut mesurer et voir si l’eau a monté ou non. Regarde, il vient de trouver sa marque. »

Alors j’ai regardé. Gilles a posé son bâton dans l’eau. Il l’a ensuite retiré pour regarder le bout qu’il venait de submerger. Il a replongé son bâton dans l’eau. Puis l’a ressorti à nouveau. On aurait pu entendre une mouche voler. Gilles s’est lentement tourné vers ses voisins et, d’une voix grave, il a déclaré : « un pouce et demi. L’eau a monté d’un pouce et demi depuis 14 h lundi ».

La nouvelle a été accueillie par une chorale de « eille ! eille ! eille ! » et de « ça se peux-tu ! » bien sentis.

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Les résidents de cette rue et de ce quartier s’y sont habitués à ces inondations printanières. Ils en ont vu en 1974, 1976 et, plus récemment, en 2017. Mais ils vous diront que ce sont les inondations de 1961 qui étaient les pires.

Ce quartier a été bâti par leurs grands-parents et leurs parents. Et c’est là qu’ils ont choisi à leur tour de s’établir et d’élever leur famille. Tout le monde se connaît, tout le monde s’entraide. C’est leur chez eux depuis toujours. La rivière peut bien tenter chaque année de les chasser, ils ne bougeront jamais. Elle ne gagnera pas.

Gilles Raymond, 69 ans, habitait à quelques pas de la rivière dans son enfance. Aujourd’hui, ce menuisier à la retraite habite une maison construite un peu plus haut sur cette même rue Glaude, à quelques pas de celle que son père a bâtie en 1953.

Je lui ai demandé s’il se souvenait lui aussi des inondations de 1961.

« Je comprends que je m’en souviens, m’a-t-il répondu. J’avais 11 ans et je me suis presque noyé.

— Pardon !?

— Oui, oui. J’ai failli y passer. Je m’en allais à l’école, je marchais sur le bord de la rue, là où je croyais que le trottoir se trouvait, mais je ne pouvais pas le voir. L’eau était assez sale dans ce temps-là avec les déchets de la C.I.P. (le moulin à bois non loin de là) qui se déversaient dans la rivière. Il y avait un terrain vacant sur notre rue et un grand trou juste à côté. Je suis tombé dans ce trou. C’est M. Paquette qui m’a sauvé.

— Paquette qui vendait des machines à boules et qui était propriétaire du P’tit Canot ?, lui demande un voisin du nom de Raymond Proulx.

— C’est ça, ce Paquette-là, lui répond Gilles. Il habitait de l’autre côté de la rue. Il m’a vu tomber dans le trou et il est accouru pour me sortir de là. Il m’a sauvé la vie. Je me serais noyé s’il n’avait pas été là.

— C’était probablement au début des inondations de 1961 ça, réplique son voisin. Parce qu’en 1961, au plus pire des inondations, les gars de la Ville venaient nous chercher en bateau pour nous emmener à l’école Lavictoire en haut de la côte. Un jour, ma sœur Francine est tombée en bas de ce bateau. C’est le gars de la Ville qui est sauté à l’eau pour aller la chercher. Tu te souviens, Gilles, des gars de la Ville qui venaient nous chercher en bateau pour nous emmener à l’école ?

— Oh oui que je m’en souviens. On avait huit marches à monter pour atteindre la galerie chez nous. Et l’eau était tellement haute cette année-là que le bateau arrivait à la hauteur de la dernière marche. »

Puis son commentaire a été accueilli par une chorale de « eille ! eille ! eille ! » et de « ça se peux-tu ! » bien sentis.

Gilles reprendra ses tests aujourd’hui, angle rues Glaude et Saint-Sauveur.