Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
René Lévesque lors de sa campagne pour le Oui en 1980
René Lévesque lors de sa campagne pour le Oui en 1980

Il y a 40 ans, les Québécois disaient «Non»

CHRONIQUE / Le 20 mai 1980, il y a 40 ans presque jour pour jour, le peuple québécois avait rendez-vous avec l’histoire.

Ce jour-là, tous les Québécois étaient convoqués aux urnes pour voter « oui » ou « non » à la question suivante :

« Le Gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition d’en arriver, avec le reste du Canada, à une nouvelle entente fondée sur le principe de l’égalité des peuples ; cette entente permettrait au Québec d’acquérir le pouvoir exclusif de faire ses lois, de percevoir ses impôts et d’établir ses relations extérieures, ce qui est la souveraineté, et, en même temps, de maintenir avec le Canada une association économique comportant l’utilisation de la même monnaie ; aucun changement de statut politique résultant de ces négociations ne sera réalisé sans l’accord de la population lors d’un autre référendum ; en conséquence, accordez-vous au Gouvernement du Québec le mandat de négocier l’entente proposée entre le Québec et le Canada ? »

Bref, en ce mardi 20 mai 1980, pour la première fois dans l’histoire de la Confédération canadienne, les Québécois avaient le pouvoir de se donner un pays.

Dans son édition du lendemain, Le Droit titrait à la une : « Un «non» décisif ». « Six Québécois sur dix ont refusé hier d’accorder à leur gouvernement le mandat de négocier la souveraineté-association », pouvait-on lire dans notre édition du 21 mai 1980.

Le Non avait recueilli 59,5 % des voix contre 40,5 % pour le Oui. Un résultat surprenant, selon les observateurs de l’époque qui s’attendaient à une course beaucoup plus serrée entre les souverainistes et les fédéralistes.

Le Gatinois Emmanuel Marcotte et le Franco-Ontarien Jean-Jacques Blais étaient du nombre. M. Marcotte, militant pour le Oui, était alors président régional du Parti québécois en Outaouais, alors que M. Blais, dans le camp du Non, était ministre fédéral des Approvisionnements et Services dans le cabinet du premier ministre canadien, Pierre Trudeau. Deux hommes qui s’étaient liés d’amitié durant leurs études universitaires à Ottawa. Mais aussi deux hommes qui n’avaient pas, mais vraiment pas la même vision pour l’avenir de « leur » pays.

« C’est vrai que le résultat avait surpris, dit M. Marcotte. Au Québec à l’époque, 82 % de la population était francophone, 9 % étaient anglophone et 9 % étaient d’une autre nationalité. Donc avec un résultat au référendum de 40,5 % pour le «Oui», ça voulait dire qu’environ seulement 50 % des francophones avaient voté pour la souveraineté-association. C’était décevant, on s’attendait à plus et ça m’a surpris. »

« Le résultat était surprenant, mais nous étions très heureux, se souvient pour sa part l’ancien ministre Blais. J’avais visité une vingtaine de comtés québécois durant la campagne référendaire. Des comtés ruraux, surtout. Je n’étais pas une «star» (du cabinet du premier ministre), mais j’étais bilingue. Et Trudeau voulait que je me présente dans les comtés pour que les Québécois puissent voir la possibilité du bilinguisme. Ce sont les députés d’arrière-ban qui m’invitaient dans leur comté. Et quand je m’y rendais, c’était très décevant. Les assemblées (pour le Non) étaient très petites. Les députés étaient très craintifs. Je voyais dans ces régions-là — des régions plutôt francophones — une attitude très souverainiste, et ça intimidait les députés. Et pour moi, ça me donnait un son de cloche très négatif vis-à-vis le résultat du référendum. »

Le 20 mai 1980, le Non a recueilli 59,5 % des voix contre 40,5 % pour le Oui.

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L’OUTAOUAIS

Dans les cinq circonscriptions de l’Outaouais, c’est en moyenne dans une proportion de 71 % que les Québécois optaient pour le Non en ce 20 mai 1980. Un résultat peu surprenant compte tenu du fort pourcentage de fonctionnaires fédéraux qui travaillaient à Ottawa et qui craignaient pour leur emploi et leur avenir dans un Québec souverain.

« En 1980, le camp du Non a mené une énorme campagne de peur et de mensonges dans la région, affirme M. Marcotte. Les Québécois n’auraient plus eu le droit de travailler en Ontario. Plus personne n’aurait pu traverser à Ottawa, même pas pour aller prendre un café dans le marché By. Il n’y aurait plus eu de pensions de vieillesse non plus. C’était «fou comme de la marde» tout ce qu’on disait pour faire peur aux gens. La peur qui régnait était incroyable et c’est la chose qui me mettait le plus en maudit. »

« C’est l’interprétation que M. Marcotte donne aux événements, réplique Jean-Jacques Blais. Mais nous, dans le camp du Non, voyions les résultats économiques très négatifs (d’une souveraineté-association). Et après la gaffe de «l’affaire des Yvettes» de (la ministre de la Condition féminine du Québec) Lise Payette — une erreur de jugement de sa part — il y a eu un renversement de l’opinion publique et le Non a commencé à prendre le dessus. Les souverainistes se sont alors mis à nous traiter de menteurs et de traîtres. Il y avait beaucoup de tensions dans la région et c’était très difficile. »

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LES « DEAD DUCKS » ? 

Et si le Oui l’avait remporté au printemps 1980 et que le Québec avait éventuellement obtenu son indépendance ? Quel sort le reste du Canada — et le Québec — aurait-il réservé aux Franco-Ontariens et à tous les francophones de l’extérieur de ce « nouveau pays de langue française » ? Auraient-ils été des laissés-pour-compte ? Ou comme avait dit le premier ministre du Québec et président du Regroupement national du Oui, René Lévesque : « des dead ducks » ?

« Absolument pas, répond Emmanuel Marcotte. Les francophones sont minoritaires au Canada, mais on a une minorité nous aussi au Québec. La réciprocité, ça marche. Dans les pays européens, les gens se glorifient d’apprendre la langue d’un autre pays. Si le Québec était un pays francophone solide, ça deviendrait chic d’apprendre le français. Que peut-on faire pour les Franco-Ontariens présentement ? On ne peut rien faire pour intervenir. Je suis allé à la manif d’il y a deux ans (le 1er décembre 2018) à Ottawa, mais c’est tout ce que je pouvais faire. Donc, je pense qu’au contraire, (un Québec souverain) ne les laisserait pas tomber. »


« Avec un résultat au référendum de 40,5 % pour le «Oui», ça voulait dire qu’environ seulement 50 % des francophones avaient voté pour la souveraineté-association. C’était décevant, on s’attendait à plus et ça m’a surpris. »
Emmanuel Marcotte

Jean-Jacques Blais n’est pas tout à fait d’accord. Selon lui, un Québec indépendant aurait signifié rien de moins qu’un arrêt de mort pour les francophones hors Québec.

« On voyait bien que notre avenir, comme minorité dans des milieux anglophones, dépendait d’un Québec très présent dans la Confédération. L’antagonisme aurait été là. Il y aurait eu une hostilité vis-à-vis les minorités francophones parce que le Canada tel que connu aurait été complètement scindé. Donc les anglophones nous auraient vus comme des instigateurs. On le voit avec la crise de la COVID-19, l’antagonisme envers les gens d’origine chinoise. Pouvez-vous vous imaginer ce qu’aurait été le résultat dans une décision politique où il y avait confrontation entre les anglophones et les francophones ? Je n’ose même pas l’imaginer. »

Un deuxième référendum sur la souveraineté du Québec tenu le 30 octobre 1995 s’est soldé par une victoire du Non, mais par la maigre majorité de 50,6 % des voix.

Messieurs Marcotte et Blais voient-ils dans l’avenir la tenue d’un troisième référendum ?

« Honnêtement, je ne vois pas le prochain, répond Emmanuel Marcotte. Chose certaine, je ne serai pas là et je n’en serai pas le porte-parole. J’ai 80 ans, je vais passer mon tour ! », ajoute-t-il dans un éclat de rire.

« Je ne pense pas qu’il y en aura un troisième, enchaîne M. Blais. Mon rêve est de voir l’utilisation du français d’une mer à l’autre. Les deux langues sont égales dans l’exercice du pouvoir fédéral et le français doit s’implanter dans tout le pays. Et c’est à nous à insister pour que ça se fasse. »