Plusieurs familles ne parviennent pas à s’adapter au rythme effréné que nous impose la société, déplore Michelyne Gagné.

« La classe moyenne disparaît »

CHRONIQUE / Après une carrière de 32 ans à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de l’Outaouais, dont les onze dernières comme directrice, Michelyne Gagné a récemment pris sa retraite.

Quelques semaines avant qu’elle quitte ses fonctions, un drame est survenu à Granby. 

Un drame qui a secoué tout le Québec. 

Une fillette de sept ans connue de la DPJ trouvait la mort après avoir été victime de mauvais traitements. 

Comme tout le monde, Michelyne Gagné a été profondément bouleversée par cette tragédie.

« C’est arrivé dans le passé que des enfants qui sont décédés étaient connus des différents systèmes de la protection de la jeunesse, et c’est une tragédie chaque fois, dit-elle. Comme société, on ne peut pas se permettre de perdre un enfant. Tout le monde dans notre réseau a été ébranlé par ce drame. Lorsqu’il y a un décès d’un enfant, tout le monde est déstabilisé pendant un bon bout de temps. »

« Ceci dit, la protection de la jeunesse est un secteur d’activités très complexe. Si vous n’avez pas pratiqué dans ce domaine, si vous n’avez jamais vu une famille en détresse, c’est difficile de comprendre le travail au quotidien des intervenants de la DPJ. Beaucoup de gens ne croient pas qu’il y a autant de familles en détresse encore aujourd’hui au Québec. Pourtant, beaucoup de familles sont en difficulté. Et devant ces difficultés, il n’y a pas de réponses parfaites. On n’est jamais dans le blanc ou dans le noir, on est toujours dans des zones de gris. C’est ce qui est difficile à comprendre pour la population en général. Et souvent, les gens seront indignés – et avec raison – par rapport à une situation. Puis ils vont aller tout de suite dans un extrême. Vous avez lu ce qui a été publié sur les réseaux sociaux [à la suite du drame de Granby] : “Ces parents-là ne devraient pas avoir d’enfant, ce sont des monstres”, pouvait-on lire. Sauf que la réalité des familles que nous rencontrons, ce n’est pas ça du tout. En 32 ans, j’ai rarement vu des gens qu’on peut qualifier de monstres.

— Comment expliquez-vous ce grand nombre de familles en détresse ?

— Je crois que ce sont les conséquences du fonctionnement de notre société. Plus notre société est en difficulté, plus il y a d’enfants qui vivent la maltraitance. Quand je regarde mes chiffres, je peux constater qu’il y a un fossé de plus en plus grand qui se creuse année après année entre les riches et les pauvres. La classe moyenne disparaît, et de plus en plus. On est dans une société qu’on a choisi d’être très productive, très rapide, très performante. Mais il y a des gens qui n’arrivent pas à s’adapter à ce rythme de vie là. Et quand ils n’arrivent pas à s’y adapter, ils sont rapidement isolés par notre société. À la limite, ils peuvent même être rejetés de notre société parce qu’ils n’arrivent pas à entrer dedans. C’est la même chose pour les enfants. Si l’enfant ne s’adapte pas bien à son milieu, tout de suite il sera mis de côté, isolé et éventuellement rejeté. Et les enfants – tout comme les adultes – le ressentent rapidement lorsqu’ils sont rejetés et mis de côté. Et l’impact de cet isolement-là, de cette incapacité à s’adapter, c’est une recrudescence des problèmes de santé mentale. On le remarque depuis les cinq ou six dernières années. Ce ne sont pas nécessairement des diagnostics sévères comme la schizophrénie. Ce sont plutôt des problèmes d’anxiété et de dépression. Et personne n’est à l’abri de ça. Ça ne prend pas grand-chose pour perdre l’équilibre et se ramasser dans des situations que peuvent vivre des gens de façon plus régulière.


« On a plus de 3 500 enfants qui sont sur des listes d’attente. [...] Et chacun de ces enfants est une petite bombe à retardement. »
Michelyne Gagné, ancienne directrice de la DPJ de l’Outaouais

—Certains diront que tout ça n’est pas une raison de battre ou de maltraiter un enfant.

— Vrai. Sauf que lorsque ça nous arrive, qu’on n’a plus d’argent, qu’on est malade, qu’on est dépressif, que notre enfant a des besoins particuliers, qu’il est hyperactif, qu’il a des difficultés à l’école ou qu’il soit normal mais qu’il ait juste le goût de bouger, et que toi, comme parent, t’as plus l’énergie, il se peut qu’à un moment donné tu sois moins tolérant. Et il y a une partie qui vient de notre société. Les gens sont très généreux lorsque survient quelque chose de dramatique telles une tornade ou une inondation. Et je pense que la générosité des gens est toujours présente en eux. Mais nous sommes tellement absorbés par notre quotidien individuel, qu’il est rare que vous allez voir une voisine dire à la mère monoparentale de trois enfants : “Prends une petite pause, je vais garder tes enfants pour l’avant-midi.” Ça ne se fait pas ça. Cette entraide n’est pas là. En bout de ligne, ce sont les services d’état comme les DPJ qui doivent intervenir. Et en ce moment au Québec, on a plus de 3 500 enfants qui sont sur des listes d’attente, c’est-à-dire 3 500 enfants qui ont été signalés, qu’on a retenu ces signalements parce que nous avons des inquiétudes, mais qu’on n’a pas encore été dans les familles les évaluer. Et chacun de ces enfants est une petite bombe à retardement. »

Michelyne Gagné, à l’instar des 20 directeurs et directrices de la protection de la jeunesse du Québec, prendra part activement à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse récemment mise sur pied par le premier ministre François Legault.