De l'importance de nuancer

CHRONIQUE / Le milieu des affaires lance régulièrement des appels pour une mobilisation régionale au nom de l’avenir économique. Le dernier vient d’Éric Dufour, vice-président régional chez Raymond Chabot Grant Thornton, qui dénonçait avec force le fardeau réglementaire imposé aux gens d’affaires du Saguenay–Lac-Saint-Jean (11 décembre 2017). La « castration entrepreneuriale » (ça ne s’invente pas) expliquerait plusieurs problèmes économiques. Réglons ce point qui fait consensus. Tous les milieux (communautaire, culturel, parapublic) gèrent une bureaucratie pesante. Encore faut-il être précis. Quels domaines ? Fiscal, reddition de comptes, construction, analyse environnementale ? Dans cette réflexion, il faut rappeler les principes justifiant les règlements : saine gestion de fonds, protection de l’environnement, répartition de la richesse. Bref, exiger un allègement réglementaire sans autre précision, c’est un peu dire tout et rien. Par ailleurs, ce serait surprenant de mobiliser la région avec ça. L’allégement réglementaire n’est pas ce qu’on appelle un projet de société.

Il est connu que les promoteurs privés souhaitent un allègement des processus environnementaux qui, selon eux, nuisent aux projets. C’est ce que demande Éric Dufour avec l’implantation d’une culture du « fast track » en donnant l’exemple de Métaux BlackRock. Carl Côté, président de la Chambre de commerce Saguenay-Le Fjord, l’appuie et va plus loin. Il affirme que les gouvernements se « déresponsabilisent en demandant aux PME et multinationales de gérer l’environnement externe, l’accessibilité sociale, les études environnementales ». Est-ce dire que l’État, c’est-à-dire la collectivité, devrait payer les études et consultations et, si possible, procéder rapidement ou pas du tout ? Comment expliquer une telle demande alors que les enjeux environnementaux n’ont jamais été si criants ? La région est-elle à l’écart du monde ? 

Le cri du cœur du milieu des affaires dépasse le fardeau réglementaire. Il sonne comme un plaidoyer pour qu’on leur confie les rênes de l’avenir. Leurs représentants veulent participer tous azimuts pour changer la société et même siéger dans les MRC pour apporter une culture entrepreneuriale. Ce discours s’inscrit dans la lame de fond néolibérale. Ce qui s’applique à l’entreprise privée serait bon pour les institutions démocratiques. Ce qui est profitable aux propriétaires le serait aussi pour la population (effet magique du ruissellement économique). Les entreprises privées seules créeraient de la richesse, ce qui exclurait l’État. Rien de neuf sous le soleil néolibéral qui simplifie et sème la confusion. Le message de Monsieur Dufour, et plus largement du milieu des affaires, mérite d’être débattu, confronté sinon déconstruit. Appeler à une mobilisation oblige à s’ouvrir aux autres acteurs socio-économiques et non à prêcher sa vérité. L’économiste Ianik Marcil fait une analyse intéressante des dessous de ces discours dans Les passagers clandestins. Métaphores et trompe-l’œil de l’économie, où il en identifie les conséquences. D’abord, ces discours se positionnent comme si c’était la réalité, la vérité. Tout irait de soi, tout serait naturel et, de fait, on ne pourrait rien y changer. Sans explication cohérente ou confrontation, le discours voile la complexité du réel en gommant les dynamiques sociales, politiques et symboliques de la société. J’offrirais volontiers des copies de ce bouquin au milieu des affaires. J’y ajouterais La juste part (Robichaud et Turmel) pour ouvrir les esprits à la théorie montrant que la richesse est un produit social. Un entrepreneur n’est rien sans les autres groupes (même les environnementalistes !). Ma chronique est elle-même un produit social. Je profite de la connaissance que d’autres ont produite, que j’ai lue, que des profs m’ont enseignée. J’ai aussi le privilège de la partager dans Le Quotidien. Mais n’allons pas trop vite. Une déconstruction à la fois.