La pauvreté coûte cher, c’est documenté. Elle coûte encore plus cher au début du mois.

Manger de la pauvreté

« Les pauvres se font toujours avoir, sont donc pas d’affaires! » — Plume Latraverse

CHRONIQUE / «Quand je serai adulte, je vais manger juste des frites pis de la poutine! ». Désolé, petit garçon que j’étais, je n’ai pas tenu ma promesse. Trahison suprême, il m’arrive même de me faire bouillir des brocolis, de les manger et d’aimer ça. N’en déplaise au jeune entêté de mon enfance, j’ai la chance d’avoir appris à varier mon alimentation. À cuisiner aussi. Et même si je n’ai pas les moyens de me faire livrer du caviar entre deux flûtes de champagne, j’ai le privilège de pouvoir me nourrir sainement. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

Le réseau des Banques alimentaires du Québec soutient qu’en ce moment même, 400 000 personnes souffrent de la faim, dont 150 000 enfants. Seulement par ce réseau essentiel, 387 195 paniers de provisions, 1 000 152 repas et 499 614 collations sont servis chaque mois à des Québécois souffrant de la faim. Et même les organismes d’aide alimentaire ont faim, près de la moitié déclarent manquer de denrées à offrir. Alarmant, quand on considère que « le réseau d’aide alimentaire québécois répond en moyenne à près de 1,9 million de demandes d’aide alimentaire d’urgence par mois. »

Mon ami Mathieu a connu la faim et les ressources de dépannage alimentaire, de l’Armée du Salut au Bon samaritain en passant par les Moissons de diverses régions. Ses problèmes de santé mentale le maintiennent dans une précarité économique depuis longtemps. Il prend soin de lui, il a même réglé ses problèmes de dépendance, mais l’anxiété et la dépression l’empêchent encore de travailler. Il a le « gros chèque » d’aide sociale, puisqu’il vit avec une « contrainte sévère à l’emploi ». Le gros chèque n’est pas si gros que ça : 1035 $ par mois. Il n’est plus obligé de faire du dumpster et de fouiller les poubelles des commerces pour se nourrir, mais une fois le loyer, les traitements, l’habillement et les besoins de base comblés, il ne reste plus grand-chose pour se nourrir pendant un mois. Admiratif, Mathieu s’exclame : « Je lève mon chapeau aux mères monoparentales qui arrivent à survivre avec le petit chèque, on devrait les nommer ministres des Finances, je te jure qu’avec elles, il n’y a pas de gaspillage! »

Contrairement à ce que prétend Plume dans sa célèbre chanson, les pauvres savent s’organiser. « Pas le choix, si tu veux survivre, il faut développer des trucs. » Une réalité partagée par les « travailleurs à faible revenu », de plus en plus nombreux : le salaire minimum a augmenté moins rapidement que le prix des aliments. Et le prix des aliments continue de grimper plus rapidement que l’Indice des prix à la consommation (IPC). Mathieu se fait des réserves : « Je participe à des cuisines collectives, ça me permet d’avoir de plus grandes quantités de bonne bouffe, d’avoir plus de variété. Le mois dernier, c’était roffe, j’ai vécu presque deux semaines juste sur mes réserves. »

La pauvreté coûte cher, c’est documenté. Elle coûte encore plus cher au début du mois. « Les épiceries ne font jamais de bons deals la première semaine du mois, sinon c’est des rabais sur de la scrap ». Ses années d’expérience ont enseigné à mon ami les dures lois du marché; pas besoin d’une offre alléchante autour du premier, il y a de la demande en masse! Sans compter que des recherches sérieuses ont démontré que la manière de présenter les produits dans les épiceries à proximité des quartiers défavorisés mettait moins en valeur les produits sains et nutritifs…

La malbouffe est un piège, comme les produits préparés soldés à bas prix. Michael Moss, journaliste américain, a popularisé le terme « point de félicité », ce goût que l’on retrouve dans les recettes des industriels qui cherchent l’équilibre entre sucre, gras et sel, pour maximiser le plaisir dans la bouche du consommateur et le profit dans la poche de leurs actionnaires : des calories vides qui nous font aller jusqu’au fond du sac, puis racheter un autre sac. Une absence de qualité que l’on consomme en quantité.

Pas de doute, ça demande beaucoup de travail être pauvre. Pour se nourrir sainement, entre autres choses. Si vous avez les moyens, je vous encourage à faire un détour par votre Moisson ou votre banque alimentaire régionale ce mois-ci. Et à tous ceux et celles qui n’ont plus de moyens, je vous souhaite beaucoup de débrouillardise et de créativité. Courage, on est presque rendus à la moitié du mois!