La contraception n’est plus qu’une affaire de femmes. Les hommes se responsabilisent et partagent davantage que les tâches ménagères.

J’aime les cocos

CHRONIQUE / « Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien. » — Édith Piaf

CHRONIQUE / Bonne fête, chers pères, mes pairs. Profitons de ce jour de fête pour discuter de notre précieuse paire, la paire de couilles, les valseuses, les bijoux de famille, les balloches, les gosses, les noix, les roupettes ou les triquebilles. Je m’arrête ici, mais je pourrais continuer longtemps; l’étonnant Dictionnaire des mots du sexe d’Agnès Pierron propose encore moult synonymes pour désigner les testicules. Si je vous propose une chronique sur la chose, chers pères, c’est pour rendre hommage à ceux qui ne veulent plus l’être, justement, père.

Près de 15 000 hommes subissent une vasectomie au Québec chaque année, un record mondial. Un record dont on devrait être fiers. Je vois dans ces chiffres une noble ouverture d’esprit et une modernité chez mes compatriotes : la contraception n’est plus qu’une affaire de femmes. Les hommes se responsabilisent et partagent davantage que les tâches ménagères. Quand la famille est complète, ou que le choix de ne pas en fonder une est clair, les hommes qui préfèrent le confort de la chair à celui du caoutchouc peuvent prendre la contraception en main et se faire vasectomiser. J’en suis!

Sous la douche, m’offrant une dernière toilette avant la grande opération, je me percevais comme l’assistant du bourreau qui prépare le condamné. Je n’en étais pas au point de demander pardon à mes propres testicules, mais une pensée attendrie pour les deux magnifiques enfants qu’ils m’ont offerts m’a traversé l’esprit. La décision, mûrement réfléchie et discutée en couple, perdait de son aplomb au moment de franchir la porte de la clinique. Rien pour me faire fuir, mais il faut tout de même considérer l’opération comme un moyen de contraception permanent. Le spécialiste québécois en la matière, le Dr Michel Labrecque, insiste sur le fait que la vasovasostomie, cette opération qui permet de reconnecter le canal, est complexe et ne fonctionne qu’une fois sur deux. Mais comme le répétait un autre spécialiste des coupures : « Je suis prêt! »

Dans un éprouvant exercice d’humilité, je me suis retrouvé étendu sur le dos, les pantalons aux genoux, le scrotum bien exposé aux regards professionnels du médecin responsable de l’opération et de sa sympathique stagiaire. Entre bonnes mains, je m’en suis remis au Dr Claude Poulin qui m’a expliqué la procédure et rassuré avant de m’offrir d’inhaler du protoxyde d’azote, le fameux gaz hilarant. Abstinent de toute forme de substance psychoactive depuis près de dix ans, j’allais décliner l’offre lorsque j’ai compris que la prise dudit gaz servait à des fins médicales et non récréatives. De surcroît, on allait tout de même m’inciser le scrotum. Vite, du gaz!

Tout se déroulait dans les règles de l’art, mais un éclat de rire a interrompu le médecin. La radio enchaînait avec une nouvelle chanson au moment critique de l’opération. Le docteur m’a demandé si tout allait bien, j’ai repris mon souffle. « Oui, mais j’imagine le sourire de mon pote Yann Perreau en apprenant que je me suis fait stériliser les cocos en écoutant J’aime les oiseaux. » Quelle synchronicité! Je vais reprendre un peu de gaz…

Clic, clic, et c’est terminé. En quinze minutes, le tour est joué, les bijoux sont emballés et on peut rentrer chez soi. Avant de quitter la clinique, on me remet le réceptacle devant recueillir le fruit de mon onanisme, pour vérifier l’efficacité de l’opération. Je devrai rapporter mon sperme à l’hôpital dans deux mois. Avant c’était trois, mais les dernières recherches ont démontré qu’au bout de deux mois, on peut déterminer si l’opération est un succès ou non.

Les jours suivants, la douleur ressemble à celle ressentie après un coup dans les testicules. Si vous ne connaissez pas cette douleur, vous n’avez pas d’enfants. Attendez d’en avoir ou d’être sûr de ne pas en vouloir avant de vous faire vasectomiser. Les pères auront deviné l’importance de protéger la zone sinistrée de l’enthousiasme des enfants et autres animaux domestiques qui veulent nous sauter dans les bras avec une précision toute relative.

D’un point de vue symbolique, je ne me sens pas amputé de ma virilité, au contraire; l’important n’est pas d’être capable de faire des enfants, mais de bien élever ceux qu’on a. D’un point de vue conjugal, je suis heureux d’assumer notre contraception. D’un point de vue physique, aucune cicatrice. D’un point de vue économique, l’opération est couverte par la RAMQ, alors ça ne m’a coûté que deux pots de crème glacée; un que j’ai mangé pour me récompenser, l’autre que j’ai laissé fondre sur la zone sensible. Mais d’un point de vue musical, plus jamais je ne pourrai écouter chanter Yann Perreau sans une pensée pour mes testicules et le protoxyde d’azote.