Derrière chaque suicidé survivent des conjoints, des enfants, des familles, des amis gravement blessés.

Et ceux qui restent

CHRONIQUE / « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. » - Khalil Gibran

Comment survivre au suicide d’un proche sans mourir soi-même? Combien de temps avant de retrouver le goût de vivre? Questions difficiles qui exigent des réponses complexes. Discuter avec un endeuillé par suicide demande une forte dose de compassion et d’ouverture d’esprit. Voilà peut-être pourquoi on les entend si peu dans les médias, que leurs voix se perdent dans le vacarme de la résilience instantanée.

Ma dernière chronique traitait de prévention du suicide. Elle a fait réagir de nombreux lecteurs. Parmi ceux-ci, plusieurs endeuillés par suicide : d’anciens clients qui m’ont donné de leurs nouvelles et plusieurs inconnus qui luttent pour retrouver leur souffle et qui tiennent à rappeler que derrière chaque suicidé survivent des conjoints, des enfants, des familles, des amis gravement blessés.

Cynthia, une jeune mère dans la vingtaine, m’écrit qu’elle ne peut se départir de la lettre d’adieu de son père, mais que cette lettre est aussi une grande source de tourments. Elle voudrait comprendre pourquoi il n’a pas appelé à l’aide avant, pourquoi il l’a abandonnée. Avec toutes les distorsions cognitives inhérentes à la détresse, les derniers mots d’un suicidaire sont souvent confus, incomplets, pleins de douleurs. Cynthia ne peut s’empêcher de dormir avec cette lettre. Pour l’instant.

Tous les deuils portent leur lot de souffrance, mais le deuil par suicide est particulier. Dans tous les cas, c’est un deuil complexe. Mon expert de prédilection, le psychologue clinicien Marc-André Dufour, m’a confié que « prévenir le suicide c’est aussi prévenir un deuil douloureux : le choc, le déni, l’impuissance, la culpabilité, la tristesse, la colère parfois envers soi, envers la vie ou contre le proche qui s’est enlevé la vie, le vide, l’engourdissement, la perte de sens, les jugements a posteriori et j’en passe. Le suicide d’un proche provoque un tsunami d’émotions douloureuses chez les endeuillés. La personne en crise suicidaire n’est pas consciente de l’impact de son geste, car elle est aveuglée par sa souffrance, mais je le répète depuis de nombreuses années : le suicide n’élimine pas la souffrance, il la multiplie par le nombre de personnes dans l’entourage ».

À la suite du suicide de sa compagne, Marc a trouvé du réconfort dans les livres : « Des livres comme celui de Pascale Brillon (Quand la mort est traumatique) ou celui du docteur Christophe Fauré (Après le suicide d’un proche) ou encore un classique de Jean Monbourquette (Aimer, perdre et grandir) me sont d’une grande utilité. »

La lecture peut aider; l’écriture, les psychothérapies, l’exercice, la peinture et les groupes de soutien aussi. « En 25 ans d’interventions auprès de personnes suicidaires ou endeuillées, je n’ai encore jamais vu deux humains vivre leur souffrance de la même façon. Chaque fois que nous parlons de la détresse des humains et de ce qui peut faire du bien à certains, ce que nous disons ne s’applique jamais à tout le monde. » Comme ses patients, Marc-André doit être créatif et flexible.

S’il existe un réel « travail de deuil », alors Martine Brault est très travaillante. À peine cinq mois se sont écoulés depuis le suicide de son fils Patrick, mais elle a déjà fait de la prévention du suicide son cheval de bataille. Elle brasse la cage, accorde des entrevues et prépare une pétition à remettre à l’Assemblée nationale : « SANTÉ MENTALE; demande d’accessibilité et de gratuité des soins, de sensibilisation et de dépistage précoce ». Martine veut éduquer les Québécois en matière de santé mentale et garantir un accès direct aux psychologues pour tous les citoyens, rien de moins! « Je veux empêcher que d’autres parents vivent cette terrible tragédie. En plus de travailler comme vétérinaire, gérer mon entreprise, jouer quatre games de hockey par semaine, c’est comme ça que je survis. Lorsque j’ai une soirée de congé, je me donne le droit de pleurer toutes les larmes de mon corps. En général ça dure 3 à 5 heures non-stop, le lendemain c’est le mal de tête carabiné. Je ne veux tellement pas que Patrick soit oublié, on dirait que quand je le pleure, ça m’aide. »

En plus du soutien de ses proches, Martine a profité d’un suivi dans un Centre de prévention du suicide. Un service précieux, une aide inestimable quand on considère que les personnes endeuillées par suicide sont plus à risque de se suicider elles-mêmes. L’intervention relève encore de la prévention.
Infirmier à la vie sociale hyperactive, Pierre-Luc préfère désormais s’isoler; mais il n’est pas en danger. « Je veux pas mourir, mais j’ai trop mal, j’ai pas envie qu’on m’approche. J’ai l’impression que chercher à moins souffrir, ce serait comme trahir mon frère. » Rien n’est plus personnel qu’un deuil.

« La seule façon d’aider des personnes souffrantes est toujours de prendre le temps de les accueillir avec empathie dans leur unicité, de respecter leurs besoins. » Ça vaut autant pour le psychologue qui l’affirme que pour les proches des endeuillés. Accueillons-les, visitons-les, écoutons-les, laissons-les rire et pleurer à leur rythme, acceptons qu’ils souffrent, s’essoufflent et s’enragent. Pour guérir de l’irréparable il faut du temps, beaucoup de temps. Et de l’amour.