Je sais, cette chronique est intense. Mais la réalité l’est encore plus et nos réactions ne le sont pas du tout.

Crever au nom de la croissance

« Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge. » - Churchill

CHRONIQUE / Enfin quelque chose qui nous unit! Le concert des nations n’aura jamais réussi à orchestrer une paix globale, à favoriser une répartition juste des ressources ou administrer l’application des fameux droits de l’homme, mais nous avons maintenant notre projet mondial : mourir en chœur, tous étouffés par nos déchets. Nous voilà sur le même bateau. Le bateau coule, mais nous coulerons ensemble!

Les chiffres sont aussi alarmants qu’ignorés; la pollution ferait neuf millions de morts par an, la pollution atmosphérique à elle seule causerait plus de cinq millions de victimes. Vous serez peut-être rassurés d’apprendre que la majorité de ces cadavres habitaient l’Inde ou la Chine. Dans ces pays, nouveaux poumons de l’économie, on respire des taux de particules fines en suspension dans l’air jusqu’à dix fois plus élevé que le maximum recommandé. Pour ce qui est de l’Europe, l’Agence européenne pour l’environnement estime le nombre de décès prématurés par la pollution de l’air à un demi-million. En Amérique? C’est moins clair, peut-être qu’on préfère l’ignorer.

Vous comprendrez que la pollution ne cible pas exclusivement les gestionnaires d’usine de charbon et les propriétaires de Volkswagen trafiquées. Contrairement à la richesse, la pollution se distribue uniformément et ce sont souvent des familles ordinaires, de faibles pollueurs, qui crèvent au nom de la sacro-sainte croissance économique. Les douaniers ne peuvent rien contre les nuages de pollution. Ces monstres ont tendance à ignorer les frontières et se promènent au-dessus du globe, survolent à l’occasion le continent de déchets plastiques pesant plus de sept millions de tonnes à la dérive dans l’océan. Océans qui s’acidifient, rappelons-le au passage.

L’hebdomadaire médical The Lancet, loin d’être un brûlot écologiste, affirme que la pollution fait plus de morts que tous les conflits de la planète réunis. Voilà qui devrait suffire à mobiliser les politiciens pour des mesures draconiennes à court terme, non? Non, nos États reconnaissent que nous sommes en retard, qu’il est peut-être déjà trop tard, mais continuent de prendre des engagements frileux, plus ou moins contraignants, sur vingt ou trente ans. Tout cela en considérant qu’il y aura des changements de gouvernements et que les fameux engagements peuvent être abandonnés aussi facilement qu’un Donald Trump peut être élu. Les politiciens nous étourdissent de bonnes intentions, mais l’enfer en est pavé aussi. Les terroristes, officiellement et scientifiquement moins dangereux que la pollution, ont droit à des égards et des investissements autrement plus significatifs…

Que faire? Bonne question! Je ne le sais pas, je ne le sais plus. Pourtant, je capote sur la pollution depuis belle lurette. J’ai adopté le végétarisme strict durant près de cinq ans, allant jusqu’à flirter avec le végétalisme. Depuis notre dernière grossesse (oui, on partage tout), nous avons décidé d’aller vers le piscicovégétarisme et nous sommes désormais flexitariens, aucune viande rouge ni produit issus de l’abattage industriel ne passent par nos bouches. Est-ce que ça change quelque chose? Un peu, peut-être…

J’ai aussi cogné aux vitres des automobilistes qui laissent inutilement tourner leur moteur. Des dizaines, voire des centaines de fois. J’en suis presque venu aux poings avec quelques irréductibles convaincus de leur droit de souiller l’air environnant pour le plaisir de la chose. Depuis je me suis calmé, ma blonde craignait pour ma santé mentale et la symétrie de mon visage. Si des conducteurs sont trop cons pour couper leur moteur à l’arrêt, si même les campagnes de sensibilisation rappelant qu’il est illégal de laisser tourner son moteur inutilement plus de trois minutes n’y peuvent rien, je ne vais pas m’épuiser inutilement.

J’essaie de faire ma part, mon devoir de citoyen, mais la vérité brise mon enthousiasme; les véritables pollueurs, ceux qui ont le pouvoir de faire une différence, demeurent les entreprises d’envergure, les multinationales qui dictent trop souvent leurs règles à nos gouvernements. À voir comment certains de ces « citoyens corporatifs » contournent les lois fiscales, on peut parier qu’ils ne s’étouffent pas avec celles, déjà peu contraignantes, devant protéger l’environnement. Les simples citoyens doivent maintenir leurs efforts, mais ils devraient en déployer autant pour exiger des comptes aux entrepreneurs et aux politiciens. À l’échelle planétaire!

À tout malheur, quelque chose est bon, les humains se solidarisent dans l’adversité. Rien de tel qu’une bonne tempête de neige pour pelleter entre voisins, se donner un coup de main. Notre générosité a été exemplaire pour aider la Thaïlande suite au tsunami, Haïti après le tremblement de terre, même nos concitoyens lors des dernières inondations. Peut-être qu’à la dernière minute, un grand spasme mondial sauvera l’humanité.

Je sais, cette chronique est intense. Mais la réalité l’est encore plus et nos réactions ne le sont pas du tout. J’aimerais en faire davantage, mais je n’y peux rien, je ne suis qu’un chroniqueur à l’ombre des impératifs économiques. Je m’inquiète et je donne mon point de vue, c’est tout. En gardant les pieds sur terre et la tête dans les nuages de smog.