Dans les yeux d’Émilie

CHRONIQUE / Un bon matin, comme par miracle, elle a choisi de tourner son âme vers le soleil et a opté pour la vie. Or, consciente du ravage que la drogue et les abus ont causé à son corps, elle sait qu’elle ne vivra pas centenaire. « De 14 à 32 ans, j’ai sniffé, fumé, bu et avalé tout ce qui s’avalait. J’ai endormi ma vie. Je croyais que c’était ça le bonheur », a confié cette ancienne élève qui a voulu se prénommer Émilie et qui m’a raconté son histoire en juillet 2018.

Pourquoi publiquement ? « C’est simple. Je veux dire aux gens qui ont des ados de tout tenter pour les éloigner des griffes la drogue. Ça tue, ça ruine. Pendant toutes ces années, c’est comme si j’avais été sous anesthésie. Je n’ai pas évolué. Les jours étaient comme des nuits. Je mangeais pour subsister. Tous mes proches pleuraient en me voyant. Je n’ai jamais fait fleurir mes talents. Et regarde-moi, regarde mes cheveux blancs, je ressemble à une vieille dame. »

Durant deux bonnes heures, avec les mains tremblotantes, les joues creusées par les dents manquantes et les yeux rougis par les larmes, devant un café noir rempli de sucre, Émilie a révélé son passé, ses rêves brisés, les rituels des pushers, les drogues consommées.

« C’est impossible de réussir en se droguant. Impossible ! Aussi, dès qu’on a touché à cette merde, c’est presque du domaine du surnaturel de s’en sortir seul », a-t-elle lancé.

« Tu sais, dans tous les bars, il y a toujours un vendeur qui attend. J’insiste, ils sont dans tous les bars. C’est très facile d’acheter des drogues. Dans notre région, les substances qui se vendent sont la peanut, la cocaïne, le “mush”, le cannabis et parfois le GHB. Évidemment, les jeunes vont sauter sur les “speeds”, ça ne coûte rien, mais c’est tellement, tellement mauvais pour la santé. On devrait enfermer à vie ceux qui produisent ce poison qui rend vite dépendant. Dès qu’on en a pris une, on en veut une autre puis une autre ».

Selon Émilie, les vendeurs jouent aux machines à sous ou ils sont assis au bar. Elle les décrit sans retenue comme des vautours qui attendent de bouffer leur proie.

« Ils ne sont pas difficiles à détecter. Leur cellulaire sonne et c’est un client. Comme des caïds, ils disent oui, c’est beau, telle heure, telle place. Les pires, ce sont ceux qui vendent aux mineurs. Ça m’enrage ! Je me suis chicané souvent pour leur dire que c’était immoral d’agir ainsi ».

Pendant deux heures, Émilie a ressassé son noir passé. « En plus, pendant ces années d’enfer, j’ai fait des gestes que je n’arriverai jamais à oublier, mais ce n’était pas moi, c’était une autre qui commettait ces vols, ces violences, ces obscénités et ces colères sans fondement », a confié Émilie en donnant des détails sur les délits qui l’ont menée en prison ; qui l’ont menée loin des siens.

« La plus belle chose qui me soit arrivée, c’est d’avoir été arrêtée par la police. Oh ! Sur le coup, je hurlais à m’en fendre l’âme, je criais à l’injustice, mais après quelques mois derrière les barreaux à dégeler ma vie, j’ai compris bien des choses. Aujourd’hui, je veux étudier pour travailler avec ces jeunes qui marchent sur ce chemin rempli de trous et de cailloux. Je veux les aider ! »

Une chanson dans la tête…

Quelques mois plus tard, j’ai croisé Émilie. Depuis août dernier, elle étudie pour être intervenante en toxicomanie. Elle travaille fort pour y arriver. Je la salue et sans que je le demande à mon esprit, une chanson de Joe Dassin tourne dans ma tête : « Moi, j’avais le soleil, jour et nuit dans les yeux d’Émilie. Je réchauffais ma vie à son sourire. »

En chantonnant, je la vis s’éloigner vers sa nouvelle vie et je fus alors convaincue que tout est possible, qu’il y a un soleil pour chacun de nous.