Condamné

CHRONIQUE / Salut Aliou,

J’espère que tu ne m’en voudras pas de partager ton histoire. 

J’ai senti le besoin de le faire. Trop souvent les histoires comme la tienne tombent dans l’oubli. Pas assez sanglantes ? Trop loin de notre réalité ? Peu importe. Je crois que plusieurs récits ne sont pas racontés avant tout pour éviter le sentiment d’impuissance qu’ils provoquent.

Tu m’expliquais lorsque j’étais chez toi, au Sénégal, en 2015, la mécanique dans plusieurs familles pour l’accès aux études. Le père paie les études du plus vieux fils. Une fois sur le marché du travail, l’aîné aide le deuxième fils, et ainsi de suite. 

Là, nous pourrions parler de l’égalité des sexes, mais ce n’est pas l’objet de cette chronique. Aujourd’hui, on parle de l’égalité des chances.

Lorsque tu me racontais ça, j’étais fasciné par cette « chaîne ». Pour tout dire, je trouvais ça magnifique. À mes yeux, c’était une solution sur mesure pour répondre à votre réalité financière. Mais je n’avais pas réfléchi au simple fait que si une personne brisait cette chaîne, les plus jeunes étaient en quelque sorte condamnés. Et c’est ce qui s’est produit pour toi…

Ton père est maintenant en Espagne. Il a tourné le dos à sa famille. Ton aîné l’a imité et a arrêté de t’aider pour tes études. Tu te sens désormais responsable du bien-être de ta famille. 

Tu as décidé de ne pas t’apitoyer. Tu as cumulé de petits emplois. N’importe quel travail, pourvu que tu puisses offrir un peu de confort à tes plus jeunes frères et soeurs, ainsi qu’à ta mère. Tu remets tout ce que tu gagnes à ta famille. Mais tu ne gagnes presque rien. 

Malgré tous ces sacrifices, ça ne suffit pas. Ni à toi ni à ta famille. Et comble de malheur, une partie de la maison familiale vient de s’effondrer.

Ton impuissance te ronge, te gruge de l’intérieur.

Tu m’as donc écrit pour savoir comment tu pourrais immigrer au Canada. Déchiré, j’ai été contraint de te répondre que tu n’as pas de valeur aux yeux de mon pays et que ta misère ne lui suffit pas. Mon pays n’accueille que les gens scolarisés, les personnes qui ont de la famille en sol canadien ou les réfugiés avec un statut « officiel ». Ton drame ne cadre pas dans ses programmes.

La seule autre solution que tu as trouvée est de risquer ta vie en traversant l’océan en pirogue, afin d’aboutir en Europe. Je t’ai expliqué que ton sort ne s’en trouverait fort probablement pas amélioré. Que tu pourrais mourir, comme des milliers d’autres migrants. Qu’au mieux, tu allais aboutir dans un camp de réfugiés. Que le rêve européen n’est pas si accessible. J’ai tenté de te dissuader, mais en vain. 

Au moment où j’écris ces quelques lignes, tu te prépares à te jeter dans le vide. J’aimerais attraper ta main et te retenir, mais en même temps, je te comprends tellement. 

« Comprends-moi. » « Je vais me battre. » « Je ne peux plus rester ici sans rien faire. » « Je dois prendre le risque. »

Tu te sens condamné et tu as l’impression que tu n’as rien à perdre. 

Après tout, tu es un jeune homme brillant, ouvert d’esprit, rempli de talents, débordant d’idées. Un être humain qui pourrait accomplir de grandes choses. Mais tu n’as pas la chance de t’accomplir.

Ce sentiment d’impuissance doit être insupportable, douloureux. Comment accepter de vivre sa vie avec l’impression que nos aspirations ne se concrétiseront jamais ? 

Ton cas, Aliou, n’est pas unique. Je suis persuadé que des millions de jeunes se sentent condamnés ainsi aux quatre coins de la planète. En choeur, vous suppliez la vie de vous offrir ne serait-ce qu’une lueur de chance. Mais votre détresse ne trouve pas écho. 

Je partage ton histoire en espérant que les gens ressentent en partie la douleur qui vous gruge. Cette douleur sur laquelle on ferme les yeux, à laquelle on refuse de s’attarder.

J’aimerais que ton monde soit ouvert, qu’il t’offre une juste chance, qu’il te permette de t’épanouir.

Voilà ce que je te souhaite, mon cher ami.

Ntero nguekanoule (Je t’aime mon ami)