Une percée technologique (2)

CHRONIQUE / Le 10 mai dernier, on annonçait un projet d’usine au Saguenay pour mettre à l’échelle et développer un nouveau procédé d’électrolyse de l’aluminium utilisant des anodes inertes, ce qui permettra d’éliminer progressivement les émissions de gaz à effet de serre liées à l’utilisation des anodes de carbone. Dans ma dernière chronique, nous avons vu les bénéfices environnementaux de cette percée technologique à l’échelle québécoise. Cette fois, nous élargirons la perspective à l’échelle canadienne et mondiale dans un contexte de lutte aux changements climatiques.

D’abord, voyons quelques chiffres. En 2016, il s’est produit dans le monde environ 65 millions de tonnes d’aluminium, dont la moitié en Chine. Au Québec, on en a produit 2,8 millions de tonnes sur les 3,6 millions de la production canadienne. Le nouveau procédé Elysis élimine les émissions liées à la réaction chimique qui permet de séparer l’aluminium métallique de l’oxygène décomposant ainsi l’alumine. Ainsi, au lieu de produire 1,2 tonne de CO2 pour chaque tonne d’aluminium, on ne produit que de l’oxygène. C’est naturellement la réaction théorique. Dans les faits, les alumineries du Québec émettent environ 2 tonnes de CO2 par tonne d’aluminium produite et à ce titre, elles figurent parmi les meilleures au monde. Le nouveau procédé n’émettra que 890 kilos d’oxygène par tonne d’aluminium. Cette avancée spectaculaire peut-elle contribuer significativement à réduire les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle planétaire et renverser la hausse de la température globale prévue au 21e siècle ? Voyons un peu avec les derniers chiffres du Global carbon budget (http ://www.globalcarbonproject.org/carbonbudget/).

Selon cette évaluation scientifique, le secteur des carburants fossiles et de l’industrie a émis en 2017 un total de 36,8 milliards de tonnes de CO2éq. (en hausse de 2 %). Donc, si le procédé nouveau éliminait toutes les émissions liées à l’électrolyse de l’aluminium, même aux meilleurs standards, on aurait un potentiel de réduction mondial de 130 millions de tonnes, c’est-à-dire 0,35 % des émissions totales. Ainsi dire pas grand-chose. Et cela suppose qu’on ait transformé toutes les alumineries du monde pour l’adapter aux nouvelles cuves. Cela ne sera vraisemblablement pas possible avant 2050. Au Canada, les émissions en 2016 dépassaient 704 millions de tonnes de CO2éq, celles de l’industrie de l’aluminium ne comptant que pour 1 % de ce total. Leur élimination d’ici 2035 serait une contribution mineure à l’atteinte des cibles, surtout si le gouvernement canadien continue de vouloir augmenter l’exploitation des sables bitumineux et du gaz de schiste.

Malgré l’importance de la réduction d’émissions de procédé, il faut savoir que dans le reste du monde, les émissions du secteur aluminium sont surtout dues à la production d’électricité. Il faut plus ou moins 14 000 KWh pour produire une tonne d’aluminium. Selon le mode de production chaque KWh a une empreinte carbone qui peut aller de moins de 10 grammes au Québec et jusqu’à un kilo pour une centrale au charbon chinoise. En somme, il y a beaucoup plus d’émissions de l’industrie de l’aluminium par la production d’électricité que par la réduction de l’alumine. 

La conclusion à tirer de tous ces chiffres est éloquente. Malgré la percée technologique formidable qui permettra de produire un aluminium à faible empreinte carbonique, c’est dans la réduction de l’usage des carburants fossiles qu’il faut accélérer l’action. Au Québec, les gains se feront essentiellement dans le transport, au Canada, il faudra arrêter l’extraction de pétrole des sables bitumineux et dans le monde il sera nécessaire d’éliminer rapidement la production d’électricité au charbon. C’est là que se situent les gains les plus importants. Les nouvelles technologies peuvent représenter un gain, mais si on ne s’attaque pas au cœur du problème, les conséquences seront catastrophiques.