Claude Villeneuve
Le Quotidien
Claude Villeneuve

Une occasion unique

CHRONIQUE / Depuis toujours, le développement des régions du Québec s’est fait au petit bonheur de la découverte de ressources naturelles. L’absence de vision globale explique bien des avatars que vivent les régions dites « ressources » qui peinent aujourd’hui à s’adapter aux fluctuations imprévisibles de l’économie mondialisée. L’héritage de cette anarchie a laissé des traces dans l’environnement et on peut comprendre la méfiance de certains lorsque se présentent de nouveaux projets visant à exploiter les ressources naturelles. C’est pire lorsqu’une espèce à forte valeur symbolique est menacée.

Au fil du temps, les gouvernements ont créé des outils favorisant la consultation publique comme les processus d’évaluation environnementale, mais ceux-ci présentent des limites en raison des juridictions superposées, du manque de connaissances scientifiques suffisantes et des calculs à court terme. Peut-on faire autrement ?

Alors qu’on n’a pas tenu compte jusqu’à tout récemment des impacts sur les mammifères marins dans le développement du trafic maritime, trois grands projets industriels et l’essor de la navigation touristique (croisières, observation, plaisance) laissent craindre le pire pour une population de bélugas menacée d’extinction dans l’embouchure du Saguenay. Le 2 septembre dernier, une équipe de scientifiques a réclamé au gouvernement du Québec un moratoire sur les grands projets de manière à leur permettre « de prendre le temps de mener une évaluation adéquate et complète de l’exposition des baleines à la navigation ». Est-ce une bonne solution ?

Dans un cadre scientifique, cela se justifie. Il est beaucoup plus élégant d’étudier un système non perturbé pour mesurer ensuite l’effet des perturbations. Et la science demande du temps et des moyens pour donner des réponses robustes. L’été 2020 a marqué un temps d’arrêt pour les bateaux de croisière et dans une moindre mesure pour les excursions d’observation des baleines. En revanche, les traversiers et la navigation commerciale ont été maintenus. C’est tout de même un point de référence inespéré. Alors faut-il un moratoire pour faire une évaluation adéquate ?

Il faut plus de connaissances pour mieux encadrer le développement des grands projets et de la navigation en général sur le Saguenay, c’est un fait. Mais cette proposition est boiteuse. Un moratoire sur les grands projets décrété par Québec ne changera rien à la navigation qui est de juridiction fédérale. Si le Canada ne modifie pas ses règles, rien n’empêchera une croissance de la navigation touristique ou commerciale. Et un moratoire ne réduirait en rien l’impact des traversiers, grands projets ou pas.

Dans les faits, en raison de la COVID-19, il est peu probable que la navigation touristique reprenne son rythme avant quelques années. Il y a donc un espace de tranquillité relative pour mieux comprendre l’effet d’une perturbation minimale dans ce secteur. L’augmentation présumée de la navigation attribuable aux grands projets n’est pas anticipée avant plusieurs années. C’est donc un moratoire de facto sur le nombre de bateaux. Profitons-en pour faire des études !

Le débat s’est cristallisé entre les promoteurs du développement économique, qui invoquent l’urgence de s’enrichir, et les écologistes, qui s’accrochent au principe de précaution. On ne peut plus se contenter d’opposer écologie et économie. Le développement durable permettrait de sortir de cette impasse. En effet, il demande une analyse selon six dimensions (éthique, économique, culturelle, sociale, environnementale et de gouvernance) avec la participation des parties prenantes et intéressées telle que préconisée par la grille de la Chaire en éco-conseil. Cet outil et cette méthode, reconnus par les Nations Unies en 2017, permettent la co-construction de solutions durables à des enjeux complexes comme la navigation sur le Saguenay.

La situation actuelle représente une occasion unique de prendre conscience collectivement des multiples questions sous-jacentes au développement durable de la navigation sur le Saguenay. Il sera possible d’y introduire les nouvelles connaissances résultant de la recherche pour trouver des solutions qui appartiendront aux gens du Saguenay-Lac-Saint-Jean au bénéfice de tous, dans le respect de la biodiversité. C’est une occasion de sortir de l’ornière des régions « ressources » et du dialogue de sourds.