Une nouvelle révolution verte?

CHRONIQUE / Parmi les neuf frontières planétaires identifiées par le Programme international Géosphère-Biosphère, le déséquilibre du cycle de l’azote fait partie des limites dépassées par l’humanité depuis plus de trente ans. En effet, depuis 1986, les activités humaines fixent plus d’azote atmosphérique sous forme d’ammoniac et de nitrates que l’ensemble des mécanismes naturels réunis. La majeure partie de cette activité se justifie par la nécessité de produire des engrais azotés pour l’agriculture. En 2015, les agriculteurs du monde ont acheté 104 millions de tonnes d’engrais azotés, soit près de 15 kilos par habitant. Pourquoi ?

Les engrais azotés sont devenus nécessaires, selon un article paru le 15 août dans la revue Nature avec la Révolution verte qui a permis de doubler entre 1961 et 1985 la production de céréales de 741 millions de tonnes à 1,62 milliard de tonnes. La population mondiale s’accroissait de 50 % dans la même période. Cette performance, qui a contribué à réduire la faim dans le monde, s’est faite en développant de nouvelles variétés agronomiques et de nouvelles techniques de culture mettant en vedette la mécanisation, la fertilisation et la lutte chimique aux ravageurs des cultures. Mais l’augmentation de la demande en engrais azotés s’explique en partie parce que les variétés de plantes développées pendant cette période pour en augmenter le rendement ont perdu leur capacité naturelle à absorber l’azote. Selon les auteurs, cela est dû à une protéine synthétisée par les plantes qui les empêche d’assimiler efficacement les nitrates. Il faut donc en mettre beaucoup plus dans les champs, avec comme conséquence le lessivage vers les eaux de surface et le transport par l’érosion des sols qui se traduisent par un enrichissement catastrophique des eaux douces et des estuaires maritimes. Cet enrichissement, appelé eutrophisation, provoque des éclosions massives d’algues et une déplétion de l’oxygène dans l’eau qui rend précaire la survie des espèces de poissons les plus exigeantes.

En modifiant génétiquement les variétés de riz, de blé et autres céréales, on pourrait y introduire un gène capable de fabriquer une hormone naturelle qui permet de dégrader la protéine et restaurer la capacité des plantes issues de la Révolution verte à assimiler plus efficacement les nitrates. Cela permettrait d’utiliser moins d’engrais et ouvrirait ainsi potentiellement la voie pour une nouvelle Révolution verte.

L’intérêt scientifique de cette découverte est indéniable, mais il faut voir un peu plus loin. Les promesses d’amélioration des rendements des cultures par le génie génétique ont été nombreuses dans les dernières années, mais elles ont surtout enrichi les compagnies agrochimiques et on commence aujourd’hui à voir les limites des cultures transgéniques, en particulier la résistance au glyphosate qui s’installe dans les plantes adventices des cultures et crée des « super mauvaises herbes » contre lesquelles il est très difficile de lutter efficacement. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de vendre un produit chimique supplémentaire, mais au contraire, cela réduirait le recours aux fertilisants. Il y a fort à parier que les nouvelles semences seront brevetées et vendues à fort prix. Cela en limitera l’accessibilité pour les agriculteurs les plus pauvres. Ceux-ci devront se contenter d’une moindre productivité ou abandonner leurs terres au profit des plus grands producteurs.

Les brevets sur le vivant sont quelque chose qui était impensable lors de la première Révolution verte. Aujourd’hui, ils font la fortune de quelques grandes entreprises et il est probable que cette mainmise perdure dans un avenir prévisible. Cela pose un important problème éthique auquel il faut réfléchir si on veut réaliser l’Objectif 2 de l’Agenda 2030 qui propose d’éliminer la faim d’ici 2030. Le développement durable interpelle la science, mais aussi le droit et le comportement des entreprises.