Une histoire écrite dans la glace

CHRONIQUE / Une vieille expression du Lac-Saint-Jean disait que si on voulait oublier ses dettes, il fallait les écrire sur la glace. Avec la fonte printanière s’en allait le souvenir. Une étude publiée la semaine dernière dans le prestigieux journal Proceedings of the National Academy of Sciences montre qu’au contraire, la glace peut servir à retracer l’histoire des milliers d’années plus tard.

On fait depuis longtemps l’histoire du climat en forant des carottes dans la glace du Groenland et de l’Antarctique. Ces carottes sont obtenues par des forages dans la glace qui peuvent atteindre plus de deux kilomètres de profondeur. On peut ainsi remonter plus de 100 000 ans dans le temps, puisque la glace est formée par les dépôts de neige qui tombe chaque année et qui ne fond pas. C’est la pression qui transforme la neige en glace. Mais la neige n’est pas seulement un moyen de connaître la température. Elle se charge aussi dans les nuages de polluants atmosphériques divers, comme le mercure ou le plomb.

L’étude, réalisée par une équipe de l’Université d’Oxford, a examiné une section de 425 mètres de long d’une carotte de glace datée entre -1235 à +1257 de notre ère. Sur cette période, les scientifiques ont analysé la concentration de plomb présente dans chaque section d’un mètre mise à fondre du bas vers le haut en continu. Avec un spectromètre de masse capable de détecter le plomb à des concentrations infinitésimales (0,01 picogramme ou un millionième de millionième de gramme). La courbe obtenue a ensuite été comparée avec celle obtenue par d’autres méthodes de datation utilisant les anneaux de croissance des arbres et les éruptions volcaniques pour corroborer les événements historiques. On a ainsi pu obtenir une courbe qui a permis de reconstruire les grandes lignes de l’histoire de l’Empire romain avec une très grande précision, puisqu’on pouvait isoler l’équivalent de 12 échantillons par année de la période à l’étude.

Le plomb était utilisé abondamment dans l’Empire romain. On l’extrayait des mines et le métal une fois fondu, on en faisait des tuyaux d’aqueduc ou des feuilles qui servaient à renforcer la proue des navires. Comme le plomb est souvent associé à l’argent dans les gisements, son abondance est aussi un indice de l’activité économique puisque la pièce d’un denier, couramment utilisée dans l’Empire romain était faite d’argent. Pour séparer l’argent du plomb, il fallait chauffer le minerai. La demande d’argent pour frapper la monnaie entraînait donc plus d’émissions de plomb. La signature historique des concentrations de plomb dans la glace du Groenland montre des fluctuations qui coïncident avec des périodes historiques bien documentées et permet ainsi de suivre un indicateur de l’économie de la civilisation dominante du bassin méditerranéen. Par exemple on peut détecter des événements aussi pointus que la décision de Néron de réduire la proportion d’argent à 80 % dans la pièce d’un denier à partir de l’an 64, ce qui a diminué la demande pour l’argent. La grande crise de l’Empire survenue entre 235 et 284, tout comme son effondrement en 476 sont aussi bien visibles.

De nombreux historiens ont tenté d’établir ce que pouvait être le produit national brut de l’Empire romain. Leurs méthodes comportaient toutefois beaucoup d’approximations et d’hypothèses difficiles à démontrer. Avec la signature du plomb dans les carottes glaciaires, on dispose d’un témoignage étonnamment précis de l’activité économique. Avec un peu d’imagination, c’est comme si vous y étiez.

Lavoisier disait que « Rien ne se perd, rien ne se crée ». Si nos aïeux pensaient qu’on peut oublier ses dettes en les écrivant sur la glace, la science nous montre que l’histoire laisse des traces indélébiles dans la glace par la pollution qui y est séquestrée. La glace a la mémoire plus longue qu’on pensait !